Noémie Paté est maîtresse de conférence en sociologie, spécialiste des migrations. Elle a beaucoup travaillé sur le sujet des mineurs non accompagnés. Elle a visionné pour nous le film de Thomas Ellis.
Qu’avez-vous pensé du film Tout va bien de Thomas Ellis ?
J'ai beaucoup aimé Tout va bien, qui traite le sujet avec sensibilité mais sans pathos. J’ai tout d’abord été très sensible à la beauté du film, au travail de l’image, à la musique. Mais cette dimension esthétique n’est pas gratuite, elle est toujours utilisée pour rendre compte du parcours de ces jeunes. L’autre grande qualité de Tout va bien est sa dimension chorale. La diversité des personnages suivis permet d’incarner de nombreux aspects du parcours de ces jeunes : la scolarisation, l’accès au logement, les liens avec la famille, et bien sûr la question cruciale de la régularisation. Le film offre un panorama assez complet des difficultés rencontrées par les mineurs non accompagnés, tout en respectant la singularité de chacun de ses personnages.
Il y a beaucoup d'idées reçues, de fantasmes sur ces mineurs non accompagnés. A-t-on a des chiffres sur leur nombre en France ?
La première chose à préciser est que les chiffres auxquels on a accès concernent uniquement les jeunes reconnus mineurs et confiés à l'Aide sociale à l'enfance. En 2022, ils étaient autour de 14 000, leur nombre a augmenté en 2023 (autour de 19 000) avant de baisser à nouveau en 2024 (autour de 13 000). La moyenne est de 15 000 depuis quelques années. Dans le détail, on voit qu’il y a une augmentation de la proportion de jeunes filles : en 2024, on dénombre autour de 7% de filles, alors qu'il y a quelques années c’était plutôt 2-3%. Il est intéressant qu’elles soient rendues visibles dans le film, à travers le personnage d’Aminata, alors qu’elles sont souvent absentes de la littérature scientifique.
Et puis il y a une catégorie qu’il est par définition difficile de quantifier avec précision, ce sont les jeunes en situation d’errance, qui ne sont pas en contact avec les institutions de protection de l'enfance. Il s’agit d’un groupe très minoritaire, vraisemblablement quelques centaines de jeunes sur l’ensemble du territoire, mais dont on a pas mal parlé dans l’actualité. Si je peux me permettre un pas de côté, j’ajouterais que cette question du « combien sont-ils ? » est assez révélatrice de l’inquiétude autour du paysage migratoire en France. La migration est un sujet qui insécurise et qui est utilisé pour insécuriser. La production de chiffres permet de restaurer un sentiment de contrôle.
Comment ces jeunes sont-ils repérés et pris en charge ?
Ce groupe des Mineurs Non Accompagnés est très hétérogène : on a des profils sociaux très différents, des motifs migratoires pluriels, et par conséquent des parcours très diversifiés. Tout dépend par exemple si le jeune a fait appel à un passeur ou s’il est arrivé sur le territoire par ses propres moyens… Certains sont repérés et signalés par les forces de l’ordre, d’autres par des associations, certains sont orientés par un compatriote (rencontré par exemple dans un foyer de travailleurs). Ils sont alors confiés aux soins des services départementaux qui enclenchent une procédure de détermination de l’âge. Cette procédure met en jeu une série d’outils destinés à déterminer si le jeune va être considéré mineur ou non : il y a ce qu’on appelle l’évaluation sociale (on voit dans le film les questions très précises posées aux jeunes), les expertises médicales (généralement une évaluation par radiographie de l'âge osseux), l’authentification des documents d’identité. J’ai précisément consacré ma thèse à ce processus d’évaluation. Il m’est apparu que chacun de ces outils était très largement imparfait : l’évaluation sociale est profondément subjective, ce dont atteste l’hétérogénéité très forte des taux d’acceptation (d’un évaluateur, d’un département à l’autre, d’une période à l’autre) ; quant à l’expertise médicale il a été démontré qu’elle comportait une marge d’erreur de près de deux ans et demi… Le fichier AEM (Aide à l’Évaluation de Minorité), qui est un outil récent qui permet de centraliser les données et de les croiser avec les données biométriques à l’échelle européenne, mène aussi à des erreurs : on sait par exemple qu’en Italie les jeunes sont parfois amenés à se déclarer majeurs pour pouvoir travailler ou quitter le pays sans être retenus dans un foyer de l'enfance. En règle générale on constate des taux d'acceptation très hétérogènes d'un département à l'autre, ce qui pose la question d’une forme d’injustice territoriale.
Quel est le taux d’acceptation moyen ?
On ne dispose pas de données très précises, mais on estime, sur la totalité du territoire français, qu’environ 50 % des jeunes qui se présentent ne sont pas reconnus mineurs. Ils ont la possibilité de déposer un recours auprès du juge des enfants, mais ne sont plus mis à l’abri par le département pendant la durée de ce recours, sans avoir accès pour autant aux services de droit public comme le 115 (puisqu’ils continuent d’alléguer la minorité).
Une fois que le jeune est reconnu mineur, soit en première instance, soit après un recours, il est confié à un département (pas forcément celui de la demande, car l’État s’efforce de répartir l’effort d’accueil sur tout le territoire) qui met en place un suivi socio-éducatif jusqu'à la majorité, voire, dans certains cas, jusqu'aux 21 ans en cas de contrat jeune majeur.
En quoi consiste ce suivi ?
Là encore il varie beaucoup d’un département à l'autre. Dans certains départements, il s’agit d’un suivi sérieux, comme on le voit dans le film, c'est-à-dire avec une mise à l'abri en foyer de l'enfance ou en famille d'accueil, une scolarisation, l’accès à une formation professionnelle (très importante pour obtenir un titre de séjour à la majorité). Dans d’autres, les jeunes sont placés en hôtel social. Un éducateur vient les visiter une fois par semaine, et leur amène soit de l'argent de poche, soit des tickets restaurant pour pouvoir vivre le reste de la semaine. Le jour de leurs 18 ans on les remet à la rue, et ils tombent dans la catégorie des « sans-papiers », c'est-à-dire des personnes présentes irrégulièrement sur le territoire.
Il y a quelque chose d’assez violent dans cette procédure-couperet…
La France est signataire de la Convention internationale relative aux droits de l'enfant. Elle s'est engagée à garantir la protection de tout enfant en danger selon un principe de non-discrimination. Mais cet engagement s'inscrit dans un paysage sociopolitique extrêmement crispé sur la question de la migration. Ces jeunes sont pris au carrefour de la protection de l'enfance et de politiques migratoires de plus en plus restrictives. Depuis les années 2000-2010, progressivement, le traitement des mineurs non accompagnés ressemble de plus en plus à une politique migratoire, c'est-à-dire une politique de gestion, de contrôle et de réduction des flux. Tout cela est justifié par l'idée que ces jeunes mentiraient sur leur âge, c'est-à-dire que des personnes majeures se présenteraient en tant que mineurs pour avoir des papiers. Ce soupçon a des conséquences pour l'ensemble des mineurs non accompagnés : tout au long du dispositif il crée des failles dans lesquels tombent certains jeunes, qui se retrouvent dans des situations de grande précarité. Les jeunes ressentent durement cette sorte de criminalisation. Je les ai souvent entendu employer cette expression : « Je ne suis pas là pour gâter la France ». En 2018, MSF a démontré que 84% des jeunes qu’ils accompagnaient ont vécu des maltraitances ou des violences au cours de leur route migratoire. Il faut se représenter la force du désir qui justifie de traverser cette épreuve, et la désillusion qu’ils peuvent ressentir face à cette criminalisation.
Que se passe-t-il au moment de leur majorité ? Leur délivre-t-on un titre de séjour de longue durée ? Une voie est-elle ouverte vers la naturalisation ?
Le parcours réussi est le suivant : le jeune a pu obtenir une formation professionnelle durant son suivi socio-éducatif ; à sa majorité il est en mesure de se présenter à la préfecture avec un projet d'insertion dans la société française. Cela va lui permettre d'obtenir un titre de séjour d'un an renouvelable, qui va lui donner la possibilité, soit d'aller au bout de sa formation, soit de travailler. Et ainsi de suite. Mais l’obtention du titre de séjour n’est pas systématique. Certains se retrouvent sans titre de séjour à la majorité. Ils ne peuvent donc plus travailler légalement. C’est totalement incohérent : on investit sur la formation de ces jeunes, sans leur donner à leur majorité les moyens de contribuer à l'économie française de façon légale.
C’est pour cela que la question de la scolarité apparaît aussi importante dans le film ?
Tout à fait. Leur parcours scolaire, puis d’insertion professionnelle, va déterminer leur possibilité de rester ou pas en France, d’échapper à la situation irrégulière et potentiellement à l'expulsion. Il faut se représenter la pression qui pèse sur les épaules de ces jeunes, d’autant qu’elle se conjugue parfois à une pression familiale : beaucoup d’entre eux s'inscrivent dans ce qu'on appelle une migration solidaire, ils se retrouvent redevables envers la famille ou la communauté d’origine. Il y a une tension entre l’urgence dans lesquels cela les met et un parcours d’intégration scolaire finalement assez lent. D’un point de vue psychologique, la réussite de la scolarité et de l’insertion professionnelle est le point d’orgue qui va rendre acceptable tout ce qu'ils ont vécu : la séparation avec les parents et le milieu d’origine, la route et les violences qu’ils ont souvent subies, la précarité à l’arrivée en France. Je disais tout à l'heure que les profils migratoires sont très variés. Mais il y a quand même un profil récurrent, c'est le profil de l'aspirant : le jeune qui prend la route, poussé par un très fort désir d'émancipation sociale. La dissonance est d'autant plus forte quand le jeune se retrouve face à des obstacles ou à l’échec.
Pour conclure, y a-t-il un point sur lequel vous aimeriez revenir ?
Il y a un point que l’on observe beaucoup sur nos terrains, et auxquels des collègues ont consacré plusieurs travaux, c'est le paradoxe de la « vulnérabilité autonome ». Ces jeunes ont été vulnérabilisés, par la route migratoire et ses périls, par les violences, la précarité, etc. Mais dans le même temps, ils sont aussi profondément autonomes et débrouillards. Cela créé des tensions, pour ces jeunes qui se sentent infantilisés par les institutions qui cherchent à les protéger, et pour le personnel social et éducatif qui n’est pas face à un adolescent tel qu’on le conçoit « à l’occidentale ». Tout l’enjeu est de tenir compte de cette dualité vulnérabilité-autonomie qui caractérise ces jeunes.
Noémie Paté est maîtresse de conférence en sociologie à l'Institut Catholique de Paris.
Ses travaux de recherches s'articulent autour de divers sujets comme les migrations internationales, les migrations juvéniles, les droits de l’enfant et le traitement institutionnel des étrangers.
En 2023, elle a publié aux éditions Presses universitaires de Rennes Minorité en Errance : L'épreuve de l'évaluation des mineurs non accompagnés.