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Le Ciel attendra : les liaisons dangereuses

Critique

Le Ciel attendra

Après Les Héritiers, qui entreprenait de ramener dans le droit chemin de la commémoration de la Shoah une classe "perdue" de la République,  Marie-Castille Mention-Schaar s'attaque à un autre sujet brûlant touchant la jeunesse de notre pays : l'entreprise d’embrigadement menée par l'Etat islamique et ses séides sur le territoire français, qui pousse certain(e)s à rompre toutes attaches (famille, amis, relations) pour s'enfermer dans une spirale mortifère.

Le film suit les destins croisés de deux adolescentes : Sonia (Noémie Merlant) se fait arrêter alors qu'elle s'apprêtait à commettre l'irréparable, point de départ pour ses parents Catherine et Samir (Sandrine Bonnaire et  Zinédine Soualem) d’un véritable chemin de croix afin de la ramener à la vie ; Mélanie (Naomi Amarger), bonne élève et musicienne, va, au détour d’une rencontre sur les réseaux sociaux, sombrer à la fois dans les tourments d’un premier amour et dans les rets de la radicalisation. C'est peu de dire que Le Ciel attendra est anxiogène, abordant de plein fouet la radicalisation dans ce qu'elle a de plus cruel : la rupture des liens familiaux, la dissimulation (la fameuse et controversée taqîya), la violence envers soi et les autres, la manipulation et le chantage affectif… Le tableau est d’autant plus implacable que les victimes sont des jeunes femmes éduquées et issues de milieux plutôt privilégiés, éprises d'idéal et d'absolu. Elles ont « tout pour être heureuses » selon l’expression consacrée, et l’absence de cause manifeste à leur dérive (l'absence de la mère chez l'une, l'envie chez l’autre de se trouver par soi-même, les mauvaises rencontres, les vidéos complotistes ?) accrédite l’idée anxiogène que « ça pourrait arriver à tout le monde ».

On pourrait ainsi reprocher au film, en jouant sur cette angoisse d’une menace diffuse et invisible (on ne verra jamais les recruteurs), de titiller une islamophobie si facile à faire émerger dans le contexte actuel. L’une des faiblesses majeures du film est de ne pas opposer avec assez de force, au discours aussi absurde que séducteur des recruteurs, un islam humaniste et éclairé pourtant majoritaire dans la société française. L’autre faiblesse est le mélange des genres : en confrontant ses héroïnes, incarnées par Sandrine Bonnaire ou Clotilde Courau, à la personne réelle de l’anthropologue Dounia Bouzar, Marie-Castille Mention-Schaar ne fait qu’accuser le caractère factice de son dispositif. À l’écran, l’ex-directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'Islam (CPDSI) sombre parfois dans un pathos insensé (dont on a du mal à comprendre comment il pourrait se révéler efficace face à des esprits si murés) sans empêcher le film (à l’exception d’une seule scène) de donner des gages à une islamophobie rampante. Le discours opposant l'Islam profond (tout comme le christianisme profond, le judaïsme profond, le bouddhisme profond, etc…) à un islam dévoyé est peut-être pourtant le plus porteur. À leur époque, Ronsard et d'Aubigné ne procédèrent pas autrement, s'appuyant sur des images de la Bible pour déplorer, chacun dans leur camp, la violence des guerres de religion.

Pour finir, on peut se demander à qui s’adresse vraiment ce film, qui explore le lien fragile et problématique entre parents et adolescents. Il parlera certainement aux angoisses des premiers, au risque de les conforter. Il ne répondra pas forcément aux interrogations des seconds, avec lesquels une approche moins dramatique, désamorçant par l’humour les mécaniques mortifères (comme dans la pièce Djihad de Ismaël Saïdi), peut être plus efficace.

Pour aller plus loin :
Un dossier pédagogique d'accompagnement propose des clés pour prolonger le film.

 

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