Bamako d'Abderrahmane Sissako

Bamako d'Abderrahmane Sissako arrive au Festival de Cannes lesté d'une bien grande responsabilité : c'est en effet cette année le seul film représentant le continent africain, toutes sélections confondues, ce qui en dit long sur les difficultés dans lesquels se débat cette cinématographie. Le cinéaste n'a d'ailleurs pas cherché à s'y soustraire, déclarant en conférence de presse : "Parce que je suis cinéaste, je dois faire un film qui soit la voix de millions de gens : donner la parole à ceux qui ont besoin de crier une forme d'injustice." Le fait qu’il soit présenté hors compétition lors d'une projection unique (par conséquent fort disputée) rétablit symboliquement l’équilibre avec les Da Vinci code et Marie-Antoinette, à moins que l'on interprète cela comme le signe d'une certaine pusillanimimté des sélectionneurs.
Ce film fait donc contrepoids, mais à quoi ? Telle est la question qui paraît posée à l’ensemble du cinéma africain.
L’originalité du film tient à son sujet : un tribunal siège dans la cour ouverte d’un quartier populaire de Bamako pour juger les grandes instances internationales : FMI, Banque mondiale et compagnie. Tour à tour les témoins représentant la population fustigent l’ordre économique imposé par l’Occident, sous les questions des avocats des deux parties (Maître Rappaport, pour l’Occident, et Maître Bourdon, pour la défense de l’Afrique, jouent leur propre rôle).
Pas toujours abouti, le sujet offre néanmoins des perspectives d'étude passionnantes, en Français, en SES, en Géographie
De par son sujet, le procès, thème abondamment traité par le cinéma hollywoodien des années 40 et 50 (Le Procès Parradine, L’Invraisemblable vérité, M. Smith au Sénat), le film de Sissoko emprunte à l’écriture de l’éloge et du blâme (objet d’étude des classes de Seconde en Lettres), permet une initiation à l’étude de la rhétorique et de ses procédés (anaphores, gradations, personnifications), mais convoque aussi l’analyse de l’apologue à travers l’insertion d’un improbable western africain mettant en scène le processus des régulations qui asphyxient l’Afrique (on remarquera à ce propos les présences clins d'œil de Danny Glover, coproducteur du film et de réalisateurs comme Elia Suleiman, membre du jury cette année !).
Derrière le manque évident de moyens, il faut aussi saluer des trouvailles visuelles magnifiques, comme cette métaphore : la caméra fixe des scarabées errant sur le sable, perdus dans une sorte de labyrinthe. Le plan suivant nous montre des émigrants déambulant dans le Sahara en quête d’un avenir.
Mais le sens même des débats permet de convoquer le film dans le cadre du cours de Sciences Economiques et Sociales. On y trouvera de quoi nourrir une réflexion à partir d’exemples sur le poids de la dette et l’injustice que cette dernière ajoute au sort déjà sursitaire des populations africaines, tout comme le rôle joué par la sape des services publics dans la paupérisation chronique de l’économie (voir ce dossier proposé par le site du Comité pour l'annulation de la Dette.
Loin des documentaires occidentaux sur l’Afrique (le très discuté Cauchemar de Darwin), le film passe par la fiction et nous mène du rire (il faut voir Maître Rappaport acheter des lunettes Gucci de contrefaçon) à l’étranglement : les Africains paraissent sourds eux-mêmes à leurs propres sorts, confinés par l’Occident dans une espèce d’hébétude.

+ MAJ 7 juin 2006 : de nombreuses informations sur le site officiel du film.

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