Image du film Bright Star

L'Amour au temps de la phtisie

Critique

Bright Star

Le dernier film de Jane Campion se situe en Angleterre au début du XIXème siècle et relate les amours du poète John Keats (1795-1821) et d'une jeune fille dont l'Histoire n'aura pas retenu le nom,  Fanny Brawne, bien que la réalisatrice révèle son statut de muse.

La photographie magnifique, les robes chatoyantes de Miss Brawne et les décors  champêtres anglais, tour à tour délicieusement "green" et obscurément "muddy", imposent une réussite visuelle d'autant plus efficace que l'intention est toujours modeste. En effet, Fanny Brawne est une jeune fille telle qu'aurait pu la peindre Jane Austen, d'un milieu simple mais à l'abri de la nécessité, qui va aux bals et se passionne pour la mode ; l'esprit droit voire acerbe, elle incarne une sorte de pré-féminisme, notamment lors de ses joutes verbales avec son homonyme, double et rival,  Charles Brown, le protecteur de Keats.
Cette fraîcheur du personnage suscite une sympathie, mélange de tendresse et de comique, toute naturelle : Jane Campion réussit à faire de Miss Brawne l'archétype en chair et en os d'une jeune fille en fleur. Comme les aimants opposés s'attirent, Fanny va tomber sous le charme d'un jeune homme frêle, silhouette de Hamlet, dont on apprend en même temps la triple destinée maudite : il est poète, pauvre, et d’une famille décimée par la tuberculose (ou phtisie comme on disait à l'époque). Keats sera toujours vêtu de la même veste et des mêmes vêtements sombres, qu'il pleuve, neige ou vente. A travers ce contraste entre les deux personnages, la réalisatrice montre à la fois le fossé entre deux classes sociales, mais aussi deux manières d'envisager la vie, que l'amour de la jeune fille va transcender. La caméra de Jane Campion ne choisit pas d'ausculter les affres de la création poétique, mais suit pas à pas les étapes qui vont lier les deux amants jusqu'à la mort. Alors qu’avec Les Enfants du siècle (1999) Diane Kurys tentait de montrer comment Musset voulait de Sand qu'elle soit à la fois sa maman et sa putain, Jane Campion impose, à contre-courant des modes et de la modernité, un amour chaste mais non dépourvu de sensualité, un amour simple mais fort, qui s'éloigne des représentations de la passion telles qu'a pu les galvauder l'enseignement du romantisme.
Les témoins de ces amours sont eux aussi tirés au cordeau, qu'ils soient adjuvants ou opposants, ils en viennent presque à représenter les doubles des spectateurs les plus endurcis face à la "bluette", puisque chacun tour à tour abdiquera face à l'union interdite.  Si le film rend hommage au poète, c'est uniquement parce qu'il aura su tomber amoureux d'une telle jeune fille, aux pouvoirs de création aussi puissants, comme en témoigne le titre "bright star" : de la couture à  la battue en brèche d'un modèle social conformiste, Fanny Brawne est en effet "une "force qui va".
On conseillera à tous ceux que le film a séduits, la lecture des poèmes de Keats, sans oublier La belle dame sans merci représentée par Waterhouse, ou L'Ode au rossignol, que le film ne mentionne pas, mais également Corinne ou l'Italie (1807) de Madame de Staël, qui à travers une société cosmopolite et cultivée, nous fait voir non seulement les rigidités sociales à l'œuvre en Angleterre, mais aussi les spécificités de la poésie anglaise, plus mélancolique et philosophique que la poésie italienne, ce dont témoigne bien le vers le plus célèbre que le film répète : "Beauty is truth, truth beauty,-that is all Ye know on earth and all ye need to know".

 

Florence Salé

Professeure de Lettres modernes au lycée Eugène Delacroix de Drancy, en Seine-Saint-Denis. J’ai découvert le cinéma à la télévision, par le biais d’émissions cultes comme La Dernière Séance et Le Cinéma de Minuit. Aujourd’hui mes goûts sont éclectiques : j’aime Lynch, Kurosawa, Hitchcock, Demy. Ce qui me plaît le plus, c'est la narration et ses heurts, ainsi que la mise en images des traits profonds de l'humanité, saisis sur le fil de leur ambiguïté.

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