Image du film Incendies

"L’idée magnifique de Wajdi Mouawad dans "Incendies" est de briser le cycle de la violence"

Entretien

Incendies

Pour son quatrième film, le québécois Denis Villeneuve a tenté la gageure d’adapter à l’écran l’univers foisonnant de Wajdi Mouawad, dramaturge et metteur en scène québécois d’origine libanaise, parmi les auteurs francophones vivants les plus joués au monde.
Épisode d’une tétralogie sur le thème de la transmission et de l'héritage, Incendies raconte comment un frère et une sœur (« les jumeaux ») sont amenés à retourner au Moyen-Orient sur les traces de leur mère qui vient de mourir. Elle leur a confié deux lettres à remettre l’une à leur père qu’ils n’ont jamais connu, l’autre à un frère dont ils ignoraient jusqu’à l’existence.

Zéro de conduite : Pourquoi avoir décidé de porter à l’écran, Incendies, la pièce de Wajdi Mouawad ?

Denis Villeneuve : C’est un coup de cœur, un coup de foudre, un coup de folie sans doute ! J’ai vu la pièce à Montréal au théâtre de Quat’sous, dans la mise en scène de l’auteur, et j’ai été littéralement subjugué par cette histoire, l’univers et l’écriture de Wajdi Mouawad. Je ne savais pas que je m’engageais dans un processus d’écriture qui allait se révéler aussi long, douloureux… et passionnant à la fois.

Incendies est à la fois très différent, dans sa forme, de votre film précédent, Polytechnique (un huis-clos en noir et blanc sur un fait divers tragique), et très proche par ses thématiques (la violence, la situation de la femme).

En fait Polytechnique et Incendies sont des films jumeaux (comme les jumeaux du film !) : l’un a été tourné avant l’autre, mais ils ont été écrits et conçus en même temps. Cela explique sans doute qu’ils se différencient autant qu’ils se ressemblent. Je pense en tout cas qu’ils forment un peu un bloc, qui s’oppose à mes deux films précédents.

Dans les deux films la question centrale est celle de la violence, de sa circulation, de ses répercussions.

Polytechnique traitait frontalement cette question de la violence, il la montrait dans toute son horreur. Incendies se place plutôt dans l’après, dans les conséquences, l’héritage de cette violence. L’idée magnifique de Wajdi Mouawad dans Incendies est de briser le cycle, la « spirale » de la violence : la pièce et le film portent cette notion de réparation, de consolation. C’est la mission que Nawal Marwan assigne à ses deux enfants : panser les plaies que sa mort n’a pas refermées, renouer les liens qui ont été brisés. Mais dans le même temps ils vont se libérer eux-mêmes : ce que nous dit Wajdi Mouawad c’est que pour devenir adulte un enfant doit s’affranchir des colères qui appartiennent à ses parents, à son passé. Ces thèmes portent un message d’espoir qui me touche profondément, parce qu’il va à l’encontre du pessimisme et d’une certaine forme de cynisme ambiants.

Il suffit d’ouvrir le livre, et notamment de lire la première scène (l’ouverture du testament chez le notaire) pour comprendre tout ce qui sépare l’écriture théâtrale de Wajdi Mouawad de l’écriture cinématographique. Plus qu’une « adaptation », le film est une véritable re-création.

C’était notre contrat de départ avec Wajdi Mouawad : non seulement il m’a donné une totale liberté (sans laquelle je n’aurais jamais pu me lancer dans cette aventure !), mais il m’a encouragé à m’éloigner autant que possible de sa pièce. L’idée était de repartir aux origines de la pièce en oubliant le texte, et de la réécrire dans un langage cinématographique. J’ai essayé ainsi d’être le plus fidèle possible à Wajdi (qui m’a donné accès, avec une générosité extrême, à son imaginaire), et à son univers, et d’être le plus « infidèle » possible à sa pièce et au théâtre en général. Les différences sont innombrables entre la pièce et le film : j’ai élagué l’intrigue, supprimé et condensé des personnages, trouvé des idées visuelles qui permettent de transposer certains éléments de l’intrigue (ainsi le tatouage)… J’ai d’autre part opté pour une certaine sobriété, un réalisme assez cru, afin de ne pas tomber dans le mélo. On voit bien dans cette scène de l’ouverture du testament (qui est la première scène de la pièce et la deuxième séquence du film) la différence entre théâtre et cinéma : dans la pièce il y a ce monologue de trois pages du frère, intransposable à l’écran ; le film exploite au contraire les silences. Je crois qu’alors que la pièce est une suite d’explosions, le film travaille sur l’implosion.

La scène d’ouverture du film est muette, très visuelle. Était-ce une manière de vous démarquer d’emblée de la pièce, d’affirmer avec force les pouvoirs du cinéma ?

Cette scène est fondatrice dans la mesure où c’est la première scène que j’ai écrite ! C’est vraiment elle qui a donné l’impulsion au film : c’est elle qui a convaincu Wajdi de me confier sa pièce, c’est elle qui m’a convaincu moi-même que je pouvais le faire, que j’arriverais à traduire en images ce que j’avais absorbé de la pièce… Il était logique de la placer au début du film.

D’où est venue votre inspiration pour trouver ces images ?

Les thèmes de Wajdi Mouawad sont universels, c’est la grande force de son théâtre. Mais pour traduire cette histoire en images, je me suis énormément documenté : il y a eu un long travail de recherche, des rencontres avec de nombreux intervenants, des discussions avec les comédiens amateurs (jordaniens, libanais, palestiniens, irakiens). N’étant pas de la région j’avais un énorme souci d’authenticité par rapport à la culture dépeinte à l’écran, et à la langue parlée par les personnages. Pour les scènes de guerre, j’ai été très inspiré par le photojournalisme, j’ai visionné des milliers de photos réalisées lors des conflits au Moyen-Orient.

Malgré ce parti pris « réaliste », vous n’avez pas resitué la pièce dans une géographie et une histoire précises. Les toponymes sont inventés, le mot « Liban » n’est jamais prononcé…

J’ai compris qu’il fallait conserver cette distance avec la réalité, rester dans un univers imaginaire. Incendies est un film qui parle de politique sans être lui-même politique : il s’agit de traiter de la colère, pas de la provoquer. C’est inévitable quand on commence à désigner des responsables, à parler d’événements réels, on heurte immanquablement des sensibilités.

Ce choix d’un univers imaginaire est rare dans le cinéma d’auteur.

Il est en tout cas très angoissant de travailler dans un espace imaginaire : ça demande paradoxalement un énorme travail de documentation, parce qu’on a l’obsession d’être vraisemblable. Il faut être authentique tout en étant dans le mensonge. Cela dit, cette position de mensonge est beaucoup plus confortable pour moi en tant que canadien, puisque je porte un regard sur une culture et une histoire qui ne sont pas les miennes.

Vital Philippot

Suivez-nous