Image du film Jimmy P.

Jimmy P. : entretien avec la scénariste Julie Peyr

Entretien

Jimmy P.

Julie Peyr est scénariste (Happy few et Douches froides d'Anthony Cordier) et romancière (Le Corset, Denoël). Elle a co-écrit Jimmy P., Psychothérapie d'un indien des plaines avec Arnaud Desplechin et Kent Jones. David Larre enseigne la philosophie au lycée Maurice Utrillo de Stains, il écrit sur le blog de critique dramatique aupoulailler.com et pour Zérodeconduite.net. Nous les avons fait se rencontrer pour évoquer l'écriture de Jimmy P., le travail d'adaptation du livre de Georges Devereux (Psychothérapie d'un Indien des plaines : réalités et rêve, 1951, réédité chez Fayard), la mise en scène de la psychanalyse au cinéma…

David Larre : Tout d'abord je voudrais dire que j'ai beaucoup aimé le film. À la fois il nous emmène dans un univers familier du cinéma d'Arnaud Desplechin, celui de la psychanalyse, mais il le fait d'une manière totalement nouvelle et inattendue. Ce qui m'a le plus surpris c'est que c'est un film très doux, apaisé, pas aussi corrosif que peuvent les films précédents de Desplechin, par exemple dans la représentation des rapports familiaux. Depuis quand Desplechin connaît-il ce texte, et quand est venue l'idée de l'adapter ?

Julie Peyr : Arnaud Desplechin connaît ce texte depuis très longtemps, c'est véritablement un de ses "livres de chevet". Il n'a pas arrêté de le lire et le relire, il s'en est nourri pour ses films précédents, tout en poursuivant ce rêve un peu inaccessible de l'adapter un jour. L'adaptation d'un texte non-romanesque, centré sur une psychanalyse, tourné aux Etats-Unis : ça apparaissait comme une sacrée gageure… 

D.L. : Il n'y a pas dans le film les éléments saillants habituellement associés à la thérapie au cinéma : résistances, transfert, découverte d'une scène originelle atroce. Le film est à mille lieux par exemple de l'hystérie de A dangerous method de David Cronenberg, consacré à la relation entre Freud et Jung, et du récit de ces "grands cas" devenus presque mythologiques. C'est un film sur la psychanalyse prise au long cours, au ras du quotidien…

J.P : Il est vrai que ce film s'éloigne d'une représentation "canonique" de la psychanalyse telle que l'ont installée les films d'Alfred Hitchcock par exemple. Il n'y a pas ce passage obligé de la révélation finale d'un traumatisme censé expliquer le mal-être du personnage principal, comme dans Pas de printemps pour Marnie ou La Maison du Docteur Edwardes. Jimmy P. est plutôt un film qui va de petite découverte en petite découverte, même si il y a une progression dramatique, des "coups de théâtre" sur lesquels nous avons bâti les articulations du scénario. C'est aussi ce qui fait la beauté du livre et du film : ils montrent que ce dont on souffre, et dont peut nous guérir la psychanalyse, ce n'est pas forcément un traumatisme spectaculaire (viol, inceste), mais d'une multitude de petites choses qui en s'accumulant finissent par devenir insupportables. En ce sens je trouve que le film constitue un bel hommage à la psychanalyse…

D.L. : Comment avez-vous travaillé sur le texte de Devereux ? Dans le film, l'amie de Devereux, regardant ses notes de séances, dit qu'elles ressemblent à un dialogue de théâtre. 

J.P : Le livre de Devereux reproduit tous les mots prononcés au cours de l'analyse de Jimmy Picard, du premier "bonjour" jusqu'au dernier "au revoir"… On a donc effectivement l'impression d'un dialogue de théâtre, même si les répliques sont assez longues. Tout le travail consistait à réduire ce texte très conséquent et à y déceler les points qui dans le scénario pouvaient constituer des éléments dramatiques forts. Il fallait concilier les exigences du cinéma et la fidélité au livre, à laquelle Arnaud était vraiment attaché…

D.L. : En même temps le film échappe à l'enfermement du face à face, au dispositif un peu étouffant d'une série comme En analyse, qui est constituée uniquement de séances. Le film prend le temps de nous présenter Jimmy Picard puis Devereux. Ensuite, une fois la thérapie commencée, il y a de nombreuses scènes qui nous permettent de nous échapper des séances. D'où avez-vous tirés ces éléments romanesques "périphériques" ?

J.P : Nous avons exploité toute une série d'indices tirés du texte, soit du dialogue lui-même, soit des commentaires de Devereux. On savait qu'ils n'avaient pas toujours rendez-vous dans la même pièce, qu'à un moment Jimmy s'était fait faire des lunettes, et caetera. Nous nous sommes accrochés à ces petites choses pour donner de la chair à l'histoire, offrir un arrière-plan à ces séances. Il y a eu aussi, évidemment tout un travail de documentation pour savoir à quoi pouvait ressembler un hôpital militaire en 1948, la vie dans une réserve, les rapports entre un type comme Devereux et la médecine "officielle"…

D.L. : J'ai été très frappé par la facilité avec laquelle Jimmy rentre dans la parole, dans le principe de la cure…

J.P. : Oui c'est effectivement un des aspects étonnants du livre. Jimmy rentre très vite en confiance, il y a une complicité qui s'établit avec Devereux. Cet aspect du livre a beaucoup touché Arnaud : la première fois qu'il m'a parlé du film, il me l'a présenté comme "une histoire d'amitié entre deux tocards" ! D'un côté il y a un Indien qui revient sans gloire de la guerre, qui a été blessé sans que l'on sache vraiment ce qu'il a ; de l'autre côté il y a un analyste exilé en Amérique, qui a changé de nationalité et de religion, qui n'est pas reconnu par ses pairs car il n'est même pas médecin… Peut-être sont-ce ces points communs qui font qu'ils s'entendent et se comprennent très vite.

D.L. : Il y a très peu de résistance de la part de Jimmy, le film est presque dénué de confrontations. La seule opposition de Jimmy vient à la fin du film, quand il est question de religion. Je me suis demandé si ce qui se déroulait dans le film ne correspondait pas plutôt au soulagement d'une âme (sur le modèle de la confession) qu'à la cure analytique proprement dite.

J.P : Dans le processus de la cure analytique le patient s'en remet complètement à l'analyste. Puis arrive le moment de la fin de la cure, quand il va falloir se débrouiller par soi-même. A ce moment-là Jimmy panique à l'idée de se retrouver tout seul. C'est là qu'il en appelle à la religion et à la figure du prêtre. Devereux le remet face à sa liberté et sa solitude. Jimmy en veut alors à Devereux d'avoir fait figure de prêtre ou d'agent protecteur indien, pour finalement l'abandonner, le laisser livré à lui-même. La colère de Jimmy exprime son désarroi et sa terreur…

D.L. : Est-ce que la fin du film correspond à l'achèvement de la cure ? Le film semble laisser des choses en suspens, des questions non résolues. En même temps il semble que Jimmy s'est allégé de certains de ses maux, qu'un nouvel espace de possibles s'ouvre pour lui. 

J.P. : Nous nous sommes posés cette question de la fin de la cure pendant toute l'écriture… Comment une cure se termine-t-elle, quand peut-on dire qu'elle est achevée ? C'est une des questions les plus délicates de la psychanalyse. Il y a un paradoxe supplémentaire dans le livre de Devereux : plus l'analyse avance, plus Jimmy fait de crises ! Il semble aller de plus en plus mal, va de rechute en rechute. Mais à partir de maintenant il saura affronter lui-même ces crises, lui dit Devereux… C'est en cela que l'on peut parler, sinon de guérison, ou en tout cas de progrès… 

D.L. : C'est plutôt réussi dans le film : il y a une forme de résolution qui n'est pas "la" résolution…

J.P. : La fin n'est effectivement pas dans le spectaculaire, on peut se dire que ça n'est pas très cinématographique. Mais nous tenions vraiment à être fidèle au livre. Dans le livre Jimmy dit : "Il y a encore quelque chose, mais je ne sais pas quoi." C'est très flagrant dans l'histoire du théâtre de marionnettes : Jimmy voit quelque chose sur scène qui le perturbe profondément, et il n'arrive pas à expliciter ce trouble. Devereux émet des hypothèses, qu'il aurait été trop long de reprendre dans le film. Il y a des questions résolues dans le film, et d'autres qui ne le sont pas…

D.L. : Le film pose la question majeure de l'ethnopsychiatrie, celle de la différence culturelle au cœur de la relation thérapeutique. C'est un thème qui était déjà abordé dans Rois et reines. Le personnage joué par Mathieu Amalric rejette violemment la psychiatre de l'institution, jouée par Catherine Deneuve, et se précipite chez son analyste, d'origine africaine, qui semble jouer pour lui le rôle d'un véritable gourou. Qu'est-ce qui intéresse Desplechin là-dedans ?

J.P. : Ce personnage de psychanalyste d'origine africaine dans Rois et Reine s'appelle d'ailleurs… Devereux ! L'inspiration est plus qu'évidente. Je pense que ce qui intéresse profondément Arnaud c'est qu'il n'y a pas de rapport social de domination entre Devereux et Picard. Devereux ne traite pas Jimmy comme un inférieur, mais véritablement comme son égal. Les autres médecins ont un rapport différent avec Jimmy, dans lequel entre une part de condescendance, mais aussi de culpabilité vis à vis du peuple amérindien. En cela, le film est très différent de L'Enfant sauvage de Truffaut : la dimension pédagogique, le rapport entre maître et élève, en est totalement absente… Tout ce que fait Devereux c'est de révéler Jimmy à lui-même, il le force à s'écouter.

D.L. : L'autre grande qualité du film, c'est le personnage de Jimmy, et son interprétation par Benicio del Toro. C'est le premier beau personnage d'Indien qu'il m'ait été donné de voir au cinéma depuis celui d'Ira dans Mémoires de nos pères de Clint Eastwood.

J.L : Le cinéma américain donne peu de places à ces personnages d'amérindiens. En revanche il y a une littérature native american très vivace, avec des auteurs passionnants comme Sherman Alexie, James Welch. Leurs livres tournent souvent autour de la même problématique identitaire : faut-il rester dans la réserve et préserver à tout prix cette culture ancestrale en train de disparaître, ou faut-il partir dans les grandes villes et se fondre dans la culture dominante ? Nous nous en sommes beaucoup servis pour incarner Jimmy, pour essayer de le comprendre de l'intérieur.

 

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