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Le Dernier des injustes

Critique

Le Dernier des injustes

Présenté en séance spéciale lors du dernier Festival de Cannes, Le Dernier des injustes de Claude Lanzmann est le quatrième des "affluents" (selon le mot de Nicolas Azalbert) à ce film-fleuve (613 mn) qu'est Shoah (1985), chef d'œuvre historique (à tous les sens du terme) sur l'extermination des Juifs d'Europe. Il s'inscrit ainsi dans la lignée des précédents Un vivant qui passe (1997), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001) (inscrit cette année au programme de Lycéens au cinéma) et Le Rapport Karski (2010) : autant de long-métrages qui ont permis à Claude Lanzmann de réintégrer dans un ensemble plus vaste des témoignages écartés du montage final de Shoah, à la fois pour ne pas alourdir une œuvre aux proportions hors-normes, à la fois pour garder la cohérence tragique de son récit… Ces longs-métrages sont des monographies, centrées sur un témoin unique, et éclairant des questions transverses au corpus principal : l'aveuglement de Maurice Rossel, délégué de la Croix Rouge visitant le "ghetto modèle" de Theresienstadt (Un vivant qui passe), le récit par l'un de ses héros, Yehuda Lerner, d'une des rares révoltes juives dans les camps de la mort (Sobibor…), l'indifférence des Alliés aux révélations de Jan Karski sur le génocide en cours (Le Rapport Karski)…

A travers la personne de Benjamin Murmelstein, Le Dernier des injustes aborde une autre question, celle des Conseils juifs (Judenrat), ces instances désignées par les Nazis pour gérer sous leur joug la vie dans les ghettos, et notamment dresser les listes des individus régulièrement envoyés à la mort… Murmelstein est ainsi le seul survivant des trois "doyens" (présidents du conseil juif) du ghetto de Theresienstadt, et c'est lui qui organisa le maquillage du camp qui permit de tromper le monde (on peut d'ailleurs voir dans le film, utilisation inédite des archives chez Lanzmann, les extraits du film de propagande produit par les Nazis). Dans Eichmann à Jérusalem, essai sur la banalité du mal, Hannah Arendt n'eut pas de mots assez durs pour condamner leur rôle dans la solution finale, estimant que les Nazis n'auraient sans doute pas fait autant de victimes sans le zèle des Conseils Juifs…

En allant l'interviewer en 1976 dans son "exil" romain (il fut jusqu'à sa mort personna non grata en Israël), Claude Lanzmann donne à Murmelstein l'occasion d'un vibrant plaidoyer pro domo, lui qui n'a pas été invité (malgré la lettre qu'il dit avoir envoyé au président du Tribunal) au procès Eichmann, et répond aux thèses d'Arendt. Murmelstein se défend avec opiniâtreté (et un certain brio) face aux questions de Claude Lanzmann : il montre qu'il aurait pu sauver sa peau et s'enfuir comme tant d'autres avant la guerre, proteste de sa probité (affirmant n'avoir jamais accepté de pots de vin à la différence d'autres responsables juifs), évoque les milliers de vies qu'il a sauvées par la ruse, en composant avec les Nazis, et rappelle enfin que la justice tchèque n'a rien pu trouver contre lui après la guerre. Il démonte également cette image d'un Eichmann fonctionnaire terne et zélé (il le cotoya pendant de nombreuses années) popularisée par les écrits d'Arendt, dressant au contraire le portrait d'un homme corrompu, pervers et violemment antisémite…

Cette partie-là du film est fascinante, et offre une nouvelle démonstration de la puissance du dispositif que Claude Lanzmann est à l'époque en train d'expérimenter (Murmelstein fut parmi les premiers témoins qu'il interrogea). Il faut dire que Murmelstein livre un récit captivant, à la fois par le caractère extraordinaire de son parcours, et par la façon qu'il a de la raconter. Car l'homme d'action aux épaules de lutteur est aussi un fin lettré, capable de convoquer le Sancho Pança de Cervantes ou la Sheherazade des Mille et une nuits pour se faire mieux comprendre… Mais à mesure que l'entretien avance, le film distille un certain trouble… Si Murmelstein ne fut hélas pas convoqué comme témoin au procès d'Eichmann, il peut dérouler ici une version des faits tout à son avantage, sans craindre la contradiction. On ressent ainsi de la gêne à l'entendre vanter ses actions totalement invérifiables, ou à accabler ses prédecesseurs, qui eux ne sont plus là pour se défendre. Il manque dans ce film l'indispensable contrepoint (ou le contrechamp, pour prendre un terme cinématographique), qu'appelait un personnage aussi controversé, contrepoint qu'aurait pu apporter la partie contemporaine, tournée sur les lieux du parcours de Murmelstein (de Vienne à Theresienstadt). Mais Claude Lanzmann, qui lors de l'entretien de 1976 ne cache pas sa fascination pour ce "diable d'homme" (la série d'entretiens se termine par une fraternelle accolade dans les rues de Rome, reproduite sur l'affiche du film), ne cherche jamais à mettre en doute les propos de Murmelstein a posteriori ni à les confronter à d'autres sources, diluant les questions gênantes dans un propos plus général sur Therensienstadt comme "acmé de la barbarie nazie". On imagine pourtant que l'historiographie a avancé depuis quarante ans (ou qu'elle aurait pu le faire à partir des rushes de Claude Lanzmann ?) ; on sait aussi (c'est du moins ce qu'écrivent, sans préciser leurs sources, les Cahiers du cinéma dans leur numéro de novembre), que le réalisateur a interrogé en Israël des survivants de Theresienstadt, témoignages non retenus dans le montage final.

Car à la place du contrechamp attendu, le film nous en délivre un autre, centré sur la personne même du réalisateur, son corps, sa voix, sa présence. Claude Lanzmann se met en scène dans ce film comme jamais il ne l'avait fait auparavant, déclamant le texte liminaire du film sur le quai de la gare de Bohusvice, montant péniblement les raides escaliers du ghetto, se recueillant dans une synagogue viennoise… On nous objectera que Claude Lanzmann est cinéaste et pas historien, et que l'on n'attendait pas de lui un film-dossier sur le "cas Murmelstein" : on peut voir ainsi Le Dernier des Injustes comme une "grande œuvre douloureuse dédiée au relatif" (dixit J.M. Frodon sur son blog), un film qui "ouvre au doute et permet d'entrer dans la complexité de l'Histoire" (l'historienne Sylvie Lindeperg, interrogée par Le Monde). Mais alors pourquoi exhumer aujourd'hui ce témoignage resté si longtemps inconnu ? Et pourquoi étirer ainsi le film jusqu'à ces 3 h 38 qui en limiteront fatalement l'audience (notamment auprès d'un public d'élèves) ? Si l'existence et la forme de ce film obéissent certainement à une nécessité très forte pour Claude Lanzmann lui-même (volonté de "refaire œuvre", près de trente ans après la sortie de Shoah ou identification personnelle avec ce "dinosaure sur une autoroute" qu'est Murmelstein ?), on avouera que cette nécessité nous aura échappé…

Pour aller plus loin
> Le distributeur propose un dossier pédagogique (Histoire / Philosophie) sur son site
> Voir l'interview de Claude Lanzmann par Jean-Michel Frodon sur son blog "Projection Publique"

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