Image du film En Mai Fais Ce Qu'il Te Plaît

En mai fais ce qu'il te plaît : la débâcle enchantée

Critique

En Mai Fais Ce Qu'il Te Plaît

Les voies de l’exode sont bel et bien, chez Christian Carion, pavées de bonnes intentions et d’idées surannées. Il s’agit d’abord, avec En mai fais ce qu’il te plaît, de rendre hommage à la mère du réalisateur qui, témoin de la débâcle française de 1940, a validé les choix du long-métrage. Il faut aussi, grâce à un scénario simple et sans surprise, renouer avec un cinéma populaire sincère et généreux : réfugié dans le Nord de la France, un opposant allemand au régime nazi suit les traces de son fils chaperonné par une douce institutrice, se fraye un chemin dans les foules du « peuple des routes », multiplie les rencontres humaines et finit enfin par reconstruire sa cellule familiale. Il est encore nécessaire de tirer les ficelles du film en costume, réaliste et rassurant, avec sa galerie de personnages type : un maire intègre et soucieux de ses administrés, une tenancière de café drôle et charismatique, un poivrot sympathique, une institutrice bienveillante, un soldat écossais fier et courageux, un Allemand polyglotte et antinazi peuplent ainsi les scènes attendues d’un film tourné in situ pour ne rien retirer à l’authenticité de l’épisode historique restitué.

Il faut effectivement permettre au spectateur de vivre ou de revivre les terribles heures de l’exode de mai 1940. Tout y est : les Stukas et les Panzers de la Blitzkrieg, les soldats de la Wehrmacht, les foules de réfugiés avec leur barda, les troupes coloniales et les alliés britanniques… Tout est surtout mis au service du parti pris qui a assuré le succès de Joyeux Noël. Autant les soldats de la Première Guerre mondiale ont réussi à fraterniser de part et d’autre de la ligne de front de décembre 1914, autant les acteurs du drame de 1940 parviennent à oublier leurs différences et leurs haines pour s’entraider et nouer de solides amitiés.
En soufflant ainsi sur les braises d’un humanisme généreux censé briller dans les ténèbres de l’histoire, Christian Carion prend à contre-pied les interprétations historiographiques les plus récentes. Joyeux Noël contrariait les thèses « péronnistes » du consentement à la guerre pour mieux servir une représentation atemporelle d’un homme par essence généreux et pacifiste. En mai fais ce qu’il te plaît oublie encore une fois les représentations haineuses et la culture de guerre des acteurs de la débâcle. Contrariée très provisoirement par un couple d’épicier rapidement remis à sa place, une seule et même bienveillance humaniste transcende les frontières culturelles et secourt les victimes d’un drame historique qui les dépasse. Contre Christian Carion, Philippe Nivet (« Les réfugiés de guerre dans la société française (1914-1946) », in Histoire, économie et société, 2004) rappelle ainsi que les Français reprochent amèrement aux réfugiés belges d’avoir trahi la cause alliée et oublié leur glorieuse résistance de la Grande Guerre, détestent les germanophones alsaciens (notamment pour leur ferveur religieuse), se méfient des riches citadins du Nord et de l’Est de la France… Là où les acteurs de Christian Carion se fondent dans une même communauté de souffrance prise dans les rets d’une histoire folle et méchante, les Français, les Belges et les Allemands étudiés par Philippe Nivet se barricadent derrière leurs préjugés et alimentent le conflit de leur haine violente.

La représentation de la défaite française n’échappe pas à ce parti historiographique aussi commun que dépassé. Dans la lignée des interprétations de la seconde moitié du XXème siècle, promptes à placer aux origines du désastre français les faiblesses de la IIIe République, la nullité de son État-major, l’archaïsme de ses armées, les atermoiements de sa diplomatie, l’inefficacité de son aveugle pacifisme, Christian Carion représente des troupes coloniales livrées à leur propre sort dans les campagnes françaises, des escadrons de soldats français incapables d’arrêter des panzers, des civils piétinant la République ou condamnant sa mollesse face à Hitler. La représentation déplaira probablement à Olivier Wieviorka et Maurice Vaïsse qui tentent désormais de réhabiliter le régime républicain et son armée autant qu’ils interrogent l’efficacité régulièrement célébrée de la stratégie et de la modernité de la Wehrmacht. La défaite n’était sans doute pas inéluctable car les troupes françaises ne manquaient pas de combativité et n’ont pas été les victimes d’un État-major inactif face à un Blitzkrieg de légende.

Fruit d’une séries d’occasions manquées et d’une foule de miracles profitables à la Wehrmacht, la défaite ainsi reconsidérée ne pouvait assurément servir les intentions d’un réalisateur qui tenait à faire écho aux foules de réfugiés syriens mais aussi à honorer la mémoire familiale en offrant ce long-métrage comme cadeau pour le 90ème anniversaire de sa mère.

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