Image du film Victoria

Victoria : la femme phallique ?

Critique

Victoria

Après La Bataille de Solférino, la cinéaste Justine Triet revient à Cannes avec une comédie mettant en scène une avocate débordée et loufoque (Virginie Efira) défendant un ami non moins extravagant (Melvil Poupaud, en chercheur précaire) avec l'aide de son baby-sitter sans domicile fixe (Vincent Lacoste). Virginie Efira reprend ainsi le rôle oxymorique de jeune femme mature qu'elle avait déjà endossé dans le film 20 ans d'écart : la rédactrice du magazine féminin est devenue avocate (comme Emmanuelle Bercot dans Mon Roi) et Vincent Lacoste se substitue à Pierre Niney.

Pourtant, derrière ses faux-airs de comédie populaire épicée par les emprunts à Judd Appatow, exploitant la figure à la mode de la cougar (il y a deux siècles, c'était La Femme de trente ans que dépeignait Balzac dans ses études de moeurs), la réalisatrice rend hommage à la screwball comedy hollywoodienne dont elle réussit à retrouver l'esprit doux-dingue. C'est évidemment la présence des animaux (une guenon qui prend des photos à un mariage et un dalmatien jaloux et possessif rappellent les léopards de L'Impossible M. Bébé), qui tord le cou à l'ordinaire réaliste de la comédie française, et qui donne ici de l'air (voire de l'hélium) aux scènes de procès. Mais on pourra aussi citer la précarité dans laquelle baignent tous les personnages (sans que celle-ci ne semble peser comme un fatum inexorable sur leurs destinées), ou mesurer l'écart entre la tirade-bluette d'Emmanuelle Bercot dans Mon Roi et la plaidoirie sous acide de Virgine Efira/Victoria...

Mais cet hommage ne se lit pas qu'à travers des procédés. La réflexion sur le couple, l'amour, la jouissance et l'appétit de la vie, qui fait tout le sel de la screwball comedy, nourrit le film de part en part tout en rassurant la spectatrice en mal d'identification : des mères peuvent fumer devant leurs enfants (qui ne comptent pas dans l'économie narrative, comme si la réalisatrice voulait nous dire : ma Victoria aime ses enfants, je n'ai pas besoin de le montrer), les faire garder par des ribambelles de baby-sitters, décider d'avoir des relations (purement) sexuelles quand ça leur chante ; elles peuvent vivre dans le capharnaüm parce qu'elles n'ont ni le temps ni l'argent pour faire le ménage. Certes cela ne fait pas forcément le bonheur de l'héroïne, mais la comédie acte ainsi un changement de moeurs à l'égard de la figure sacro-sainte de la madre. La représentation, en ouverture, des filles de Victoria, torses nus, dans des fauteuils tout droit tombés des années 70 devant des écrans dans un appartement en bazar donne le ton : Mai 68 est passé par là, mais il aura fallu attendre le début des années 2000 pour que la représentation passe de la polémique au comique, du cas hors-norme au type.

Si l'on prend beaucoup de plaisir à cette comédie, c'est aussi et surtout grâce aux comédiens, tous excellents (Melvil Poupaud et Vincent Lacoste notamment, passant en un clin d'oeil de l'élégance aristocratique au cocasse le moins avantageux mais le plus naturel — et vice versa —), au milieu desquels trône Virginie Efira, impériale Victoria dans ses maladresses comme dans ses coups de génie. Une question demeure : une femme qui réussit est-elle nécessairement une femme phallique ?

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