"Eugénie Grandet" est le premier best-seller de Balzac"

Les romans de Balzac ont été adaptés de nombreuses fois pour le petit et le grand écran.Nous avons demandé à Anne-Marie Baron, présidente de la Société des Amis d’Honoré de Balzac et spécialiste des adaptations cinématographiques de l’écrivain, d'éclairer les partis pris de cette nouvelle adaptation d'Eugénie Grandet.

Quelle place occupe Eugénie Grandet dans l'œuvre de Balzac ? Comment expliquer sa fortune ?

Eugénie Grandet (1833) est le premier best-seller de Balzac, celui qui va inaugurer un univers dit "réaliste" et "matérialiste", auquel le discours critique, puis scolaire va le réduire, au risque de méconnaître sa veine philosophique, fantastique, occulte. Ce roman a pourtant lui-même une dimension philosophique certaine.

Eugénie Grandet fait partie de la section des "Scènes de la vie de province". Quelle place ces romans occupent-ils dans La Comédie humaine ?

Pour Balzac, la province est le domaine du calcul égoïste et de l'Abstractivité, selon la division de son univers en "sphères" à la fois sociales, humaines et métaphysiques : la sphère de l'Instinct, celle de l'Abstraction et celle de la Spécialité (la sainteté). Au sein des Études de mœurs, "exacte représentation de tous les effets sociaux", alors que les "Scènes de la vie privée" peignent les fraîches illusions de la jeunesse (Instinct), les "Scènes de la vie de province" (Abstraction) représentent la maturité, "cette phase de la vie humaine où les passions, les calculs et les idées prennent la place des sensations, des mouvements irréfléchis, des images acceptées comme des réalités [...où ] les intérêts positifs contrecarrent à tout moment les passions violentes aussi bien que les espérances les plus naïves" (Introduction aux Études philosophiques, décembre 1834).

Quelle place les personnages féminins prennent-ils dans l’œuvre de Balzac ?

Balzac a été plébiscité par les femmes dès ses premiers romans car, disaient-elles, il les comprenait parfaitement. S'il les connaît si bien, c'est sans doute parce qu'il a vécu (à partir de l'âge de 14 ans) entouré de sa mère et de ses deux sœurs Laure et Laurence, dans une famille bourgeoise dont la grande affaire était le mariage des filles. Son pamphlet de 1824-1826, dont l'édition originale est de 1829, Physiologie du mariage, remporte un succès de scandale parce qu'il dénonce la pratique du mariage sous le règne de Charles X – mariage arrangé pour des raisons financières entre les familles qui livrent des vierges de 16 ans à des hommes faits – et la fatalité de l'adultère qu'illustreront les Études de femmes, si nombreuses dans son œuvre. Le père Grandet entend faire du mariage de sa fille, très convoitée en raison de sa fortune, un investissement fructueux, en la gardant le plus longtemps possible pour faire monter les enchères

À travers le personnage de Grandet, Balzac propose-t-il une critique de la société française du début du XIXe, où est-il plus intéressé par la description d’un "type", celui de l’avare ?

Le père Grandet incarne l'enrichissement des spéculateurs sous la Révolution par le rachat à bas prix des biens nationaux : possessions de l'Église, du domaine de la Couronne, des propriétés de certains nobles (bâtiments, objets, terres agricoles, mines, bois et forêts), confisqués durant la Révolution française. Cet aspect est important pour Balzac. Mais il constitue aussi l'étude d'un caractère d'avare caricatural, semblable à l'Harpagon de Molière, obsédé par l'idée de marier sa fille "sans dot !", tout en étant différent par la forme pathologique de son obsession, qui lui fait maltraiter physiquement et moralement sa femme et sa fille. Sans scrupules, sans pitié, il est le pire père de La Comédie humaine, dénaturé par cette manie dont Balzac fait l'étude clinique. Dans le film la réplique : "Encore heureux qu'on meure pour de l'argent, sinon en quoi aurait-on foi ?" condense bien la remarque du narrateur : "La figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles, en tirant d’énormes profits, dominait ce drame et l’éclairait. N’était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l’Argent dans toute sa puissance, exprimé par une seule physionomie ?"

Le roman de Balzac a déjà plusieurs fois été adapté à l'écran, en France comme à l'étranger. En quoi la version de Marc Dugain se distingue-t-elle des précédentes ?

Il y a eu des versions très illustratives et des versions très libres. La fidélité n'est pas à mes yeux une exigence de l'adaptation, car le plus intéressant est précisément l'écart entre le texte et le film, qui offre matière à comparaison et à discussion. Marc Dugain a voulu une reconstitution historique en costumes, mais il actualise ou modernise la conduite, le caractère et les sentiments d'Eugénie, et lui prête une attitude plus moderne. Il montre bien en revanche comment la jeune fille est littéralement détruite par la nouvelle de la trahison de son cousin après tant d'années d'attente, mettant ainsi en évidence le thème balzacien de la pensée qui tue (Mme Grandet elle aussi est tuée par la cruauté de son mari). Dans le roman, le désespoir de la jeune fille la réduit à la claustration et la retraite qu'elle s'impose malgré son mariage blanc, véritable suicide moral, en fait une sorte de sainte laïque qui passe son temps à secourir les pauvres en vivant dans une scrupuleuse parcimonie. Cette fin est magnifique. Dans le film, elle essaie de s'évader. Aujourd'hui, il existe encore des jeunes gens détruits par une trahison amoureuse qui saisiraient très bien le sens d'une réclusion dépressive, mais je comprends le souci qu'a eu Marc Dugain d'éclaircir l’horizon.

Marc Dugain a particulièrement été attentif aux décors, aux costumes, à l’ambiance sonore. Est-ce un reflet de l’importance de la description dans le roman balzacien ?

Probablement. Il s'est voulu fidèle aux décors, aux toilettes et à l'ambiance de la province, qui contrastent tellement avec ceux de Paris à l'époque de référence. Cette opposition Province-Paris est le thème général du roman, comme le montre l'équipement de Charles et la différence des comportements par exemple. J'ai été pour ma part sensible aux éclairages, qui donnent de très belles images d'intérieur en clair-obscur et aux scènes de promenades dans la campagne, qui, tout en mettant en valeur ce patrimoine régional, confèrent une fonction narrative importante à la nature, devenue romantique pour les jeunes gens alors qu'elle est source de pur rapport pour Grandet.

Les romans de Balzac donnent régulièrement lieu à des adaptations cinématographiques. Ont-ils selon vous une qualité proprement cinématographique ?

J'ai montré, dans Balzac cinéaste (Méridiens Klincksieck, 1990), que Balzac, par sa gestion de l'espace et du temps, avait pour ainsi dire inventé l'écriture cinématographique. Ses descriptions indiquent des mouvements de caméra, ses retours en arrière explicatifs sont de véritables flash back, nécessaires et mis en scène. C'est ce qui explique son succès au cinéma. (voir aussi Romans français du XIXe siècle à l'écran : problèmes de l'adaptation, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2008). Le grand cinéaste soviétique Eisenstein lui avait déjà reconnu cette qualité pré-cinématographique, qu'il appelle "cinématisme".

Anne-Marie Baron est critique de cinéma et spécialiste de Balzac. Elle est présidente de la Société des Amis d’Honoré de Balzac et est l’autrice de plusieurs ouvrages sur le romancier dont Le Paris de Balzac (éditions Alexandrines), Balzac occulte (éditions L’Âge d’homme) et Balzac cinéaste (éditions Meridiens-Klincksieck).

Par Pauline Le Gall

Eugénie Grandet

de Marc Dugain 105 minutes 2021
4,3/5 3 notes