Sorry we missed you © Sixteen Films

"L’atomisation des travailleurs induite par les plateformes rend les mobilisations collectives très difficiles"

Dans son nouveau film après Moi, Daniel Blake, Ken Loach s'attaque à ce qu'on a pris l'habitude d'appeler "l'ubérisation" du salariat. Nous avons demandé à Dominique Méda, professeure de sociologie à l’Université Paris Dauphine, de nous expliquer en quoi Sorry we missed you reflétait les changements actuels du monde du travail.  
 

Tout d’abord pouvez-vous faire un point rapide sur cette notion d’ubérisation ?
 
Le verbe "ubériser" est entré dans la version 2017 du Robert avec comme définition le fait de « transformer (un secteur d’activité) avec un modèle économique innovant tirant parti du numérique ». L’"ubérisation" est un néologisme formé sur le nom de la société Uber qui a mis en place une plateforme numérique permettant de mettre directement en contact les offreurs et les demandeurs d’un service de transport, concurrençant ainsi radicalement les taxis. Par extension, on utilise ce terme pour désigner la remise en cause de certaines professions par les plateformes numériques. 

Les domaines traités par le film sont ceux de la livraison et du service à la personne. Quels sont les domaines d’activité touchés principalement par cette ubérisation du travail ? 

Les deux cas ne me semblent pas emblématiques de l’ubérisation du travail. En effet, dans le cas de la livraison de colis, il y a une personne physique qui distribue le travail. Le plus souvent les plateformes numériques se contentent de mettre en contact offreurs et demandeurs de service et de prendre une commission. Idem pour les services d’aide à domicile. En revanche, dans les deux cas, ces entreprises — de livraison de colis et de service d’aide à domicile — agissent comme un grand nombre de plateformes qui utilisent des travailleurs indépendants qui ressemblent pourtant à s’y méprendre à des salariés. Aujourd’hui, les secteurs concernés sont le transport, la livraison de repas, de courses, mais aussi la réalisation de plats, de produits. 

La crise de 2008, qui dans le film a marqué le point de départ des difficultés de Ricky, a-t-elle été un facteur d’accélération de l’ubérisation ?

Elle a sans doute rendu moins regardants un certain nombre de travailleurs qui avaient perdu leur emploi ou qui n’arrivaient plus à joindre les deux bouts, mais ce sont plutôt les possibilités techniques et les audaces de quelques sociétés qui ont été les véritables déclencheurs. 

Tout au long du film, Ken Loach montre le paradoxe du « pseudo-entreprenariat » : être prétendument « son propre patron » tout en étant totalement asservi… 

Ce n’est pas un paradoxe : c’est un mensonge ! Ricky n’a strictement rien d’un travailleur indépendant, tout comme les coursiers de Take eat easy ou les chauffeurs d’Uber, ce que les tribunaux viennent d’ailleurs d’établir dans leurs jugements récents. L’entreprise lui donne des ordres, contrôle leur exécution et sanctionne les manquements, ce qui est en somme la définition même du salariat. Le film nous montre clairement le chef de Ricky effectuer ces différentes opérations. Il agit comme un employeur mais il a recruté, et c’est un comble, des indépendants. Or Ricky n’a rien d’un indépendant : il n’a pas sa propre entreprise ni sa propre clientèle. Il est entièrement dépendant de son patron. 

On observe aussi que les travailleurs sont mis en concurrence les uns avec les autres.  

Cette manière de faire permet en effet à la fois de contourner le droit du travail, puisque cette entreprise ne paie ni salaire minimum ni cotisations sociales, et d’éviter d’avoir face à soi un collectif. Mes collègues Sarah Abdelnour et Sophie Bernard ont bien montré dans le livre que nous publions cette année Les nouveaux travailleurs des applis (PUF) qu’étant donnée cette atomisation des travailleurs, les mobilisations étaient désormais très difficiles. Il faut vraiment qu’il se passe des évènements majeurs comme par exemple l’augmentation de la commission prise par Uber ou la baisse des tarifs de Deliveroo pour qu’une mobilisation se produise et que la solidarité réapparaisse.

Le film montre les ravages de son nouveau travail sur la famille de Ricky… A-t-on pu mesurer les conséquences sociales de l’ubérisation ? 

Non pas encore. Mais on sait que sur beaucoup de plateformes le travail est sous-rémunéré et qu’il faut effectuer de très longues heures de travail pour gagner un salaire autour du SMIC. Souvent, les travailleurs ne pensent pas aux frais qu’ils engagent : leur essence, leur assurance et bien sûr leur véhicule… Il s’agit le plus souvent d’un marché de dupes. Nous avons pu le voir avec Uber et Deliveroo : ces entreprises ont une stratégie particulière qui consiste à bien payer leurs « collaborateurs » au début pour, à mesure qu’une partie du marché est captif, diminuer la rémunération.

Seb, le fils de Ricky, se montre très désabusé face au monde du travail. Quels effets l’ubérisation a-t-elle sur la perception du travail par les jeunes ? 

Je pense que ce n’est pas seulement l’ubérisation qui déprime les jeunes générations. C’est le chômage, les conditions scandaleuses dans lesquelles ils sont parfois traitées, la difficulté des conditions de travail, la faiblesse des rémunérations, l’inintérêt de certains emplois, l’impression de travailler uniquement pour engraisser des actionnaires lointains et indifférents…

Ricky finit le film en se sentant piégé par son statut d’auto-entrepreneur. Est-il difficile pour les personnes ayant travaillé avec ce statut de se réintégrer dans le monde du travail ?

Attention, tous les auto-entrepreneurs ne sont pas des travailleurs de plateforme. Le statut d’auto-entrepreneur peut servir de différentes façons. Certains s’en servent comme d’un complément de revenus alors que d’autres en font leur gagne-pain principal. Pour ces derniers, la situation est plus compliquée. D’après les enquêtes que nous présentons dans notre livre, un certain nombre d’entre eux ne sont toujours pas tentés par le salariat. Mais je ne vois pas pourquoi ils auraient du mal à se réintégrer. On peut penser au contraire que cette expérience aura permis une prise de conscience sur les risques de ces discours mystificateurs.

Le dénouement du film est plutôt sombre. Le démantèlement du salariat et des protections sociales est-il un processus inéluctable ? 

Non certainement pas ! Je suis optimiste quand je vois les différents arrêts des cours de justice (Cour de Cassation, Cour d’appel) qui requalifient les travailleurs d’Uber ou de Take Eat Easy en salariés ou quand je vois la Californie adopter un projet de loi ouvrant la voie à la requalification en salariés des travailleurs indépendants des plateformes. Je pense que le salariat a de beaux jours devant lui. À nous de le défendre !

Dominique Méda est professeure de sociologie à l’Université Paris Dauphine, philosophe et Inspectrice Générale des Affaires Sociales. Elle a publié de nombreux ouvrages dont Réinventer le travail (PUF, 2013) et Les nouveaux travailleurs des applis (avec Sarah Abdelnour, PUF, 2019).
 

Par Pauline Le Gall

Sorry we missed you

de Ken Loach 100 minutes 2019
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