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"Le système policier est-allemand surpassait tous ceux du bloc de l'Est"

Entretien

Jacques Rupnik, est un politologue français spécialiste des problématiques de l'Europe centrale et orientale.

La Vie des autres montre un système policier parfaitement au point, capable d’espionner et écouter n’importe lequel des habitants du pays. Cela vous paraît-il crédible ?

Jacques Rupnik : Totalement. Chaque régime politique des ex-pays de l’Est possédait son propre système policier. Celui de la République démocratique allemande les surpassait tous. Les 100 000 employés de la Stasi constituaient un appareil de sécurité implacable. Des milliers de personnes étaient chargées des écoutes téléphoniques. 5 000 autres s’occupaient de la lecture du courrier. Chaque citoyen pouvait être observé sur son lieu de travail ou dans sa vie privée. Cette énorme infiltration de la société était rendue possible par le système des IM, les Inofizieller Mitarbeiter, les collaborateurs officieux. Ils étaient recrutés par pression ou chantage, par promesse de promotion professionnelle ou contre des gratifications d’un montant plutôt modeste.

Une telle toile d’araignée a sans doute eu son influence sur les mouvements de dissidence. Le film les représente dans les milieux théâtraux.

J.R. : Un mouvement critique a effectivement existé dans les milieux artistiques : beaucoup d’intellectuels évoluaient à la marge de ce qui était toléré par le régime, tout en restant dans le cadre de l’idéologie socialiste. C’est surtout l’église protestante qui constituait un lieu d’expression critique. Il s’est avéré, après la chute du Mur, que ses responsables avaient collaboré. Ils se sont justifiés en disant que cela leur avait permis de conserver une certaine marge de manœuvre. Les années 1980 ont vu l‘émergence d’une sensibilité verte, pacifiste et écologiste, sous l’influence de leurs équivalents de l’Ouest. Mais la carattéristique de la RDA était de ne pas avoir sur son sol d’organisation dissidente structurée comme pouvaient l’être Solidarsnoc en Pologne ou la Charte77 en Tchécoslovaquie.

Comment, dans ces conditions, expliquer l’effondrement rapide du régime ?

J.R. : Il ne faut jamais oublier cette spécificité de la RDA d’être un état artificiel formé à partir de l’ex-zone d’occupation soviétique. La seule identité de cet état était son identité politique, par opposition à l’Allemagne capitaliste. Le régime d’Erich Honecker s’est trouvé contaminé par les débats d’idées et les changements en cours dans les pays frères. Gorbatchev a accéléré les réformes, la glasnost, en 1988-1989. Invité en RDA pour participer à la célébration du 40e anniversaire de l’Etat, le président de l’URSS a émis une critique virulente de ce gouvernement composé d’archéo-brejneviens: il l’a déstabilisé sous le regard de ses propres citoyens. Alors qu’en Pologne Solidarsnoc était un mouvement social engendré par la crise économique, c’est la décomposition de son substrat idéologique qui a entraîné l’effondrement de la RDA.

Comment a été gérée cette irruption soudaine de la démocratie dans une société civile profondéme!nt gangrenée par la police politique, la délation, le mensonge ?

J.R. : Très rapidement les archives de la Stasi ont été ouvertes aux citoyens. Joachim Gauck, ex-député est-allemand et pasteur évangélique, a été nommé à la tête d’un office chargé de gérer les dossiers de la Stasi. Les individus ont pu y accéder. Les effets ont été dévastateurs et pas seulement pour l’ancien régime: les gens apprenaient qu’ils avaient été observés et dénoncés par leur voisin, leur ami, voire leur conjoint, cela s’est vu. L’Allemagne de l’Ouest a impulsé un processus de décommunisation. Les instances du parti et de la police ont été dissous. Les responsables des rouages sociaux, économiques et éducatifs ont été congédiés. Cela concerne aussi bien l’industrie que l’université: pour être professeur de l’enseignement supérieur, il fallait être membre du parti, et le carriérisme menait souvent à la collaboration avec la Stasi. Ces gens n’ont pas fait l’objet de poursuites pénales mais se sont retrouvés déclassés socialement. Il s’est passé en tout cas une véritable décapitation des élites. Comme il n’y avait pas de dissidence organisée, il n’existait pas sur place d’élites alternatives. Les places ont été prises par les Allemands de l’Ouest. Les Allemands de l’Est l’ont assez mal vécu. D’autant que nombre d’entre eux, dès qu’ils en ont eu la possibilité, sont partis travailler à l’Ouest où le travail était plus abondant et les salaires plus élevés. Il s’agissait la plupart du temps des salariés les plus qualifiés. L’Est de l’Allemagne, après la réunification s’est donc trouvé déstabilisé à deux niveaux : au niveau professionnel par le départ de ses travailleurs les plus compétents, au niveau de ses élites par le phénomène de décommunisation.

C’est ce qui explique sans doute l’ostalgie, ce regard indulgent porté par les habitants des Länder de l’Est sur leur passé communiste, phénomène traduit par le succès d’un film comme Good bye Lenin

Sans doute. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les autres pays ex-communistes ont effectué le changement eux-mêmes et progressivement. Ils ont pris le temps de développer une réflexion sur leur passé et ont pu substituer leurs propres élites aux élites communistes. Le processus a pris plus de temps: la décommunisation qui n’avait pas été faite après 1989 en Pologne revient en force aujourd’hui : la liste de tous les collaborateurs de la police politique est consultable sur Internet. En Allemagne, du jour au lendemain, il y a eu un changement total. On a basculé d’un système dans un autre. Beaucoup d’Allemands de l’Est ont vécu cette situation comme imposée de l’extérieur… Ils se sont installés dans le ressentiment, la victimisation sans prendre en compte le transfert de 1500 milliards d’euros de l’Ouest vers l’Est. Le contrecoup a été d’autant plus dur pour eux qu’à la chute du mur, l’enthousiasme était bien plus fort à l’Est qu’à l’Ouest.

Est-ce qu’aujourd’hui encore, ce décalage est perceptible dans la société allemande ?

Il reste très présent. Les citoyens Est-allemands se perçoivent livres comme les perdants de la transition. La situation économique leur donne des arguments: malgré les transferts financiers massifs, les salaires restent plus bas et le taux de chômage plus élevé. Même les systèmes de valeur diffèrent. A la question: qu’est-ce qui compte le plus pour vous de la liberté ou de l’égalité? A l’Ouest la valeur première est la liberté contre 1/3 qui choisissent l’égalité. A l’Est, plus de la moitié des réponses place l’égalité en tête. Dans l’ex-RFA, plus de 40% des citoyens se disent satisfaits de leurs institutions. Ils ne représentent qu’1/4 en ex-RDA. Force est de constater qu’aujourd’hui le mur existe encore dans les têtes. Les uns se perçoivent comme des citoyens de seconde zone, les autres les considèrent comme des ingrats.
Le malentendu est réciproque. Une plaisanterie résume assez cet état de fait: un ossie (de Ost=est) rencontre un wessie. Il lui dit: « Aujourd’hui, nous ne formons qu’un seul peuple. » Le Wessie lui répond : « Nous aussi ! » Avec le recul, on se dit que la réunification était inéluctable mais qu’elle aurait peut-être pu suivre un cours différent. C’est ce que pensaient les membres du Neues Forum, forum démocratique né en 1989. Ils voulaient une troisième voie au lieu d’une réunification immédiate: ils ont fait 3% aux élections… Sans doute avaient-ils perçu qu’il existait une identité est-allemande liée à des antécédents historiques: c’est sur cette région que s’étendait historiquement la Prusse. Cette difficulté à vivre la réunification est appelée à s’estomper: Angela Merkel n’est-elle pas le premier chef de gouvernement à venir d’Allemagne de l’Est ?

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