"On présente aujourd'hui le mouvement pour les droits civiques comme un moment d’union nationale, alors qu’il divisa profondément le pays"

Dans son film "Un fils du Sud", Barry Alexander Brown raconte l’histoire vraie de Bob Zellner, un jeune étudiant blanc d’Alabama qui décide de s’impliquer dans le mouvement pour les droits civiques. Nous avons demandé à l’historien Nicolas Martin-Breteau, spécialiste de la période, de nous éclairer sur le contexte historique du film.

Le film commence en 1961, six ans après le boycott des bus de Montgomery. Où en est le mouvement pour les droits civiques à ce moment précis de l’Histoire ?

Le début des années 1960 marque l’apogée du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis. Traditionnellement, les historiens et les historiennes considèrent que ce dernier s’étend du milieu des années 1950 avec le boycott des bus à Montgomery à la fin des années 1960 avec l’assassinat de Martin Luther King en avril 1968. De ce point de vue, l’année 1961 est centrale.

D’où vient le mouvement des freedom rides et qui étaient les freedom riders ?

Nous pourrions traduire les freedom rides par « voyages de la liberté » et freedom riders par « voyageurs de la liberté ». Il s’agit de l’une des nombreuses stratégies politiques mises en place par les militants noirs américains et leurs alliés blancs. En effet, les années 1950 et 1960 marquent un renouvellement de l’action militante. L’action directe est désormais privilégiée permettant à n’importe qui d’y participer. Entre les années 1910 et le début des années 1950, le mouvement pour les droits civiques était en effet essentiellement mené par des avocats devant les tribunaux ou par des personnalités publiques. À l’inverse, n’importe qui peut participer à un voyage de la liberté. Par ailleurs, ces nouvelles formes d’action militante sont fondées sur les valeurs de la désobéissance civile non-violente, et ont un caractère multiracial, permettant aux personnes blanches, comme le héros du film, de s’y impliquer également. Cette période marque enfin un renouvellement générationnel. Martin Luther King, par exemple, a 26 ans quand il prend la tête du mouvement de boycott à Montgomery. 
Les freedom rides de 1961 partent de Washington et vont rejoindre le Mississippi. La stratégie mise en place est celle du testing : les militants vérifient si la loi est respectée ou non. D’après la Cour suprême des États-Unis, les voyages entre États (« interstate ») sont déségrégués. Le but des freedom riders est donc de traverser en bus plusieurs États avec des passagers blancs et noirs, pour voir la réalité de cette loi sur le terrain. Alors que ces trajets sont supposément légaux, les militants sont arrêtés par la police dans le Sud, notamment en Alabama et dans le Mississippi, et sont tabassés par des foules blanches enragées. L’un des bus est incendié par des suprémacistes blancs. Cette violence cherche à empêcher ces voyages, pourtant tout à fait légaux. Les jeunes militants, qui sont souvent des étudiants, expérimentent d’autres tactiques à l’époque. En Caroline du Nord, en 1960, ils organisent par exemple des sit-ins en s’asseyant à des comptoirs de bars afin de demander leur déségrégation. Ces jeunes gens sont le plus souvent victimes de violences, parfois extrêmement brutales. Il y a aussi eu des sleep-ins dans les hôtels, des kneel-ins dans les Églises, des wade-ins sur les plages, autant d’exemples d’actions directes, pacifistes et multiraciales menées à l’époque.

Le film montre que, dans ces États, le Ku Klux Klan est encore très installé. L’avocat Clifford Durr parle même d’une vie « sous la loi du KKK ». Quelle est son influence dans le Sud à l’époque ?

Le Ku Klux Klan est une organisation secrète armée, majoritairement présente dans le Sud des États-Unis. Son objectif est de terroriser les communautés noires pour défendre la suprématie blanche. Le KKK a été créé à la fin de l’année 1865 par d’anciens confédérés, au moment même où l’esclavage était aboli, dans le but de continuer la guerre de Sécession par temps de paix. Dans les années 1960, le KKK connaît une renaissance, notamment à la suite de l’arrêt de la Cour suprême de 1954 qui déclare inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles. Cette décision très célèbre déclenche une « résistance massive » des suprémacistes blancs dans le Sud, qui ont souvent recours à la violence armée. Au cours de l’histoire des États-Unis, le KKK a d’ailleurs connu plusieurs renaissances : dans les années 1910-20, dans les années 1950-60, et plus récemment en réaction à la présidence de Barack Obama. La présidence d’un homme noir a choqué les suprémacistes blancs, galvanisés par la présidence de Donald Trump.

Était-il fréquent à l’époque que des personnes blanches s’impliquent dans le combat pour les droits civiques, comme Bob Zellner, le héros du film  ?

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, relativement peu de personnes blanches s’impliquent dans les combats pour les droits des Noirs aux États-Unis. À partir du moment où le pays découvre les horreurs de la Shoah et les crimes commis au nom de l’idéologie raciale, une nouvelle génération d’Américains et Américaines s’impliquent dans le mouvement pour les droits civiques. Ils se rendent compte que les États-Unis sont sans doute moins une « terre de liberté » que le pays de naissance du racisme contemporain. Par exemple, les lois de ségrégation raciale, dites lois Jim Crow, en place dans le Sud des États-Unis, ont directement inspiré les politiques raciales dans l’Allemagne nazie. 
Attention cependant à ne pas faire de whitewashing : les personnes blanches ne sont pas des moteurs mais des alliées du mouvement. Le mouvement pour les droits civiques est avant tout impulsé par les communautés noires. Les personnes blanches qui rejoignent le mouvement y représentent une minorité. Ces personnes sont quasiment toujours engagées dans l’action syndicale et/ou dans des partis politiques de gauche. Elles sont souvent qualifiées de communistes par leurs opposants, une insulte dévastatrice en période de guerre froide et de maccarthysme, et que l’on entend d’ailleurs beaucoup dans le film. À l’époque, malgré ce contexte politique défavorable, les valeurs communistes d’opposition à la ségrégation et à la colonisation et de promotion de l’égalité entre les êtres humains influencent le mouvement pour les droits civiques.

Bob Zellner s’engage auprès du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Quel a été le rôle de cette organisation étudiante ?

Le SNCC (qui se prononce « Snik ») est une organisation créée en 1960 pour fédérer les mouvements étudiants qui naissent alors dans plusieurs villes du Sud des États-Unis, en particulier lors des sits-ins à Greensboro en Caroline du Nord mais aussi à Nashville dans le Tennessee. SNCC vise à organiser les initiatives de la jeunesse à l’intérieur du mouvement pour les droits civiques. Les leaders de SNCC, comme John Lewis ou James Forman, que l’on voit dans le film, vont occuper une place prépondérante dans le mouvement. Cette organisation, qui est très jeune et fédère à l’époque aussi des personnes blanches, a tendance à expérimenter des formes nouvelles d’action militante.

Comment l’action de ces militants était-elle vue par les médias et la population, notamment dans le Sud ? Et à l’échelle des États-Unis ?

La majorité de la population blanche du Sud voit dans ces initiatives l’influence des ennemis de la liberté : les communistes, les syndicalistes, les gauchistes… Des fauteurs de trouble. À l’échelle du pays, toute la population blanche ne pense pas de cette façon. Néanmoins, il faut souligner qu’en 1961 la grande majorité des Américains n’est pas favorable au mouvement pour les droits civiques, puisque les opportunités de vie des populations noires sont considérées comme égales à celles offertes aux populations blanches. La plupart des personnes blanches considèrent donc que les Noirs devraient vivre dans leurs communautés, sans « forcer » l’intégration. Évidemment, cette vision est fausse puisque les infrastructures publiques et privées à destination des Noirs ont toujours été de qualité très inférieure. 
Au-delà du pays, le mouvement a aussi un retentissement international. Les scènes de violence contre les freedom riders sont filmées et diffusées dans le monde entier. L’Union soviétique en profite pour alimenter sa propagande politique en présentant les États-Unis non pas comme la terre de la liberté, mais comme celle du racisme, et le communisme comme l’espoir des peuples de couleur du monde entier. Pendant tout le mouvement pour les droits civiques, ces images sont catastrophiques pour la réputation du pays à l’étranger, et c’est la raison pour laquelle les administrations Truman, Eisenhower, Kennedy et Johnson sont attentives à ce que le mouvement pour les droits civiques n’entraîne pas d’éruptions de violence. Les militants, eux, ont pour objectif d’exposer cette brutalité raciste devant les caméras. Dans une démocratie médiatique, cette technique est très efficace.

Comment les freedom rides se sont-elles arrêtées ? Qu’ont-elles permis d’obtenir ? Quel rôle ont-elles joué dans le combat pour les droits civiques ?

Lorsque les freedom rides commencent en mai 1961, John F. Kennedy est président depuis une centaine de jours. Il se retrouve avec ce problème qui est une catastrophe pour l’image des États-Unis. Il pousse donc son frère Robert Kennedy, qui est alors ministre de de la justice, à envoyer des soldats en Alabama pour garantir la sécurité des freedom riders. Depuis la guerre de Sécession, il s’agit de l’une des très rares fois où l’État fédéral envoie un contingent militaire dans le Sud protéger les droits des Noirs. La décision que prend Kennedy est donc importante et symbolique.Les initiatives militantes des freedom riders ont obligé l’administration Kennedy à imposer aux États du Sud de faire respecter la loi de déségrégation de tous les transports entre États. Cela concerne tous les types de transport, mais aussi les terminaux, les salles d’attente, les toilettes… Bien sûr, les plus grandes avancées permises par le mouvement auront lieu dans les années qui suivent, notamment avec le Civil Rights Act (1964) et le Voting Rights Act (1965). Les freedom rides sont un moment de cette histoire.

Le film a été produit et tourné dans le contexte du mouvement Black Lives Matter. Quel parallèle peut-on faire entre ce mouvement et celui des droits civiques ?

Le caractère multiracial est encore plus affirmé dans le mouvement Black Lives Matter que dans le mouvement pour les droits civiques. Les personnes comme Bob Zellner étaient minoritaires dans les mobilisations antiracistes des années 1950et 1960, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui : on y voit beaucoup de personnes blanches. L’autre similitude est la jeunesse de ces militants. Black Lives Matter illustre l’émergence d’une nouvelle génération, qui insiste sur des enjeux neufs, qui n’étaient pas traités en tant que tels auparavant : la façon dont les questions de racisme soulèvent aussi des questions liées à la classe, au genre, à l’orientation sexuelle, à la nationalité… Tout ce que l’on appelle l’intersectionnalité. D’ailleurs, les femmes occupent aujourd’hui une place inédite à la tête des mouvements noirs aux États-Unis.

Y a-t-il un enjeu de mémoire aux États-Unis par rapport à l’histoire du civil rights movement ?

Le mouvement pour les droits civiques est considéré par toutes les sensibilités politiques, à droite comme à gauche, comme l’un des grands moments de l’histoire nationale. Il fait désormais partie de cette mythologie politique qui envisage les États-Unis comme une terre de liberté. À droite, beaucoup présentent le mouvement pour les droits civiques comme un moment extraordinaire d’union nationale, alors même qu’il fut la cause d’une division profonde de la nation. Le combat de Rosa Parks, Martin Luther King et John Lewis, très mal considérés à leur époque, a tendance aujourd’hui à être édulcoré. La radicalité des propositions qu’ils portaient est effacée au profit d’une glorification posthume. Dans le film, Rosa Parks explique ainsi qu’elle n’était pas une « petite couturière » qui a refusé de se lever dans le bus parce qu’elle était « fatiguée » de sa journée de travail, mais que son geste était celui d’une militante chevronnée prenant part à une stratégie collective d’attaque frontale contre la ségrégation raciale. La glorification rassurante d’une héroïne fatiguée qui aurait renversé la ségrégation raciale seule fait oublier la radicalité d’un combat intergénérationnel. Martin Luther King est, de la même manière, souvent limité à son personnage non-violent alors qu’il était antiraciste, anti-impérialiste, anticapitaliste. Le film critique ce récit consensuel, qui permet trop souvent de minorer les problèmes contemporains en considérant la ségrégation et la discrimination raciales comme des affaires du passé.

Nicolas Martin-Breteau est maître de conférence à l’Université de Lille et spécialiste de l’histoire africaine-américaine et du mouvement pour les droits civiques. Il est l’auteur de Corps politiques : Le sport dans les luttes des Noirs américains pour l’égalité depuis la fin du XIXe siècle (éditions de l’EHESS, 2020).

Par Pauline Le Gall

Un fils du Sud

de Barry Alexander Brown 106 minutes 2022
5/5 2 notes