Image du film Cloverfield
Film "post-11 septembre" mettant en scène la réaction de newyorkais ordinaires devant la survenue de l’inconcevable ou réactualisation de recettes vieilles comme le cinéma ou la littérature… La déception provoquée par Cloverfield de J.J. Abrams est à la hauteur de l'attente suscitée.
 

Un film peut-il être à la fois un spectacle parfaitement dispensable et un objet d’intense excitation théorique ? On pourra dire que Cloverfield, sorti mercredi dernier dans les salles, aura doublement fait sensation :
dans les salles, comme pour tout blockbuster d’action américain qui se respecte, avec les résultats correspondants ("meilleur démarrage pour un mois de janvier", blablabla) et le titre de gloire d'avoir fait vomir quelques spectateurs.
dans la presse, interpellée par le buzz à la fois marketing et conceptuel savamment entretenu depuis plus d’un an autour du nouveau projet de J.J. Abrams (le créateur adulé des séries Lost et Alias).
Avec un peu de recul, on se rend compte que Cloverfield se contente en fait de pousser jusqu’à leur limite, avec une application ludique quasi fétichiste, des procédés vieux comme l’art du récit (cinématographique ou littéraire), en les habillant toutefois d’oripeaux très contemporains.
On trouvera ainsi dans ce film, tourné entièrement du point de vue du camescope du (ou des) héros, un exemple parfait de focalisation interne. Le procédé a déjà été mis en œuvre au cinéma (La Dame du lac de Robert Montgomery, 1947), mais il s’inscrit ici dans l’ère du "tous reporters" permis par la banalisation des matériels d’enregistrement vidéo (caméras numériques, téléphones portables) et l'essor des sites de partage de vidéo. La forme de Cloverfield fait ainsi écho aux enregistrements ou photos amateurs qui depuis quelques années documentent systématiquement les grandes catastrophes (11 septembre, tsunami asiatique…). Quant à la fiction du "document authentique" retrouvé sur les lieux du drame (en anglais on parle de "found footage"), si elle rappelle évidemment le Projet Blair Witch (1999), on soulignera que c’est un procédé usuel en littérature pour attirer l’attention du lecteur : cf Le Horla de Maupassant, pour rester dans le registre fantastique.

L’autre grande audace du film est évidemment son jeu assumé avec l’imagerie du 11 septembre : si d’autres films ont montré New York en proie à divers cataclysmes, c’est la chute même des twin towers que Cloverfield duplique symboliquement en décapitant la Statue de la Liberté (le site officiel français propose d'ailleurs de "faire flipper tes amis" en appliquant le même traitement à la Tour Eiffel ou à… Notre Dame de la Garde).
Mais alors qu’un cinéma américain "conscient" cherche à comprendre le déroulement du 11 septembre (Vol 93, Farenheit 9/11) ou à en explorer l’archéologie (Syriana, La Guerre selon Charlie Wilson), Cloverfield se contente d’en recréer mimétiquement l’effroi : il ne s’agit que de mettre en scène la réaction de newyorkais ordinaires (mais quand même raisonnablement héroïques) devant la survenue de l’inconcevable.
La faiblesse de Cloverfield est d’en rester à ce stade : l’intérêt et le charisme du monstre sont inversement proportionnels aux dégâts qu’il provoque. Il n’est d’ailleurs qu’un accessoire, une cheville scénaristique : le récit ne cherchera ni à justifier son surgissement, ni à lui donner une quelconque signification (politique, morale, philosophique). Ce que l’on gagne en sensations pures, on le perd en épaisseur symbolique : il n’est que de comparer la bête de Cloverfield avec un autre monstre qui dévaste régulièrement (1933, 1976, 2005) New York, King Kong.
Cette pauvreté narrative est pour beaucoup dans l’inévitable déception que provoque Cloverfield, rançon finalement logique de l’énorme buzz provoqué autour du film, comme le rappelait Bruno Icher dans le journal Libération (Cloverfield, l’excitation et la descente). Après son arrivée fracassante dans les salles, Cloverfield peine à maintenir sa fréquentation, signe tangible d’un bouche-à-oreille défavorable. Est-ce cela que nous réserve le cinéma de demain : une hypertrophie de l’événement (campagne marketing, saturation des écrans), recommencé chaque semaine ?

Pour aller plus loin :
> Comment faire apparaître un monstre ? dans la série "Plan rapprochés", et le dossier King Kong de Teledoc
 

Vital Philippot

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