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No et moi : j'y pense et puis j'oublie

Critique

No et moi

No et moi, le quatrième film de Zabou Breitman, distille des sentiments contradictoires : au réel plaisir que procurent ses qualités cinématographiques (finesse de l’écriture, inventivité de la mise en scène, justesse de l’interprétation) se mêle assez vite un malaise indéfinissable.

No et moi, le quatrième film de Zabou Breitman, distille des sentiments contradictoires : au réel plaisir que procurent ses qualités cinématographiques (finesse de l’écriture, inventivité de la mise en scène, justesse de l’interprétation) se mêle assez vite un malaise indéfinissable, qui ira grandissant tout au long de la projection. Ce malaise a un nom, No, personnage de jeune sans-abri dont l’héroïne adolescente va s’enticher, et un visage, celui de l’actrice Julie-Marie Parmentier.
La comédienne n’est pas en cause, qui a de l'engagement et du talent à revendre. Mais le film lui demande l'impossible : mimer la violence, la détresse, les félures, des vrais SDF auxquelles il la confronte dans certaines scènes semi-documentaires. D'où vient que ce choix d'une actrice professionnelle ne "passe" pas, alors qu'il ne choquait pas chez, par exemple, Agnès Varda (Sans toit ni loi) ou Nicolas Klotz (Paria) ? Peut-être du sentiment que ces deux films s'efforçaient de peindre de la manière la plus juste et la plus sincère possibles le monde des marginaux, tandis que celui de Zabou Breitman réduit ceux-ci aux utilités. Sous ses dehors pédagogiques et citoyens (à la faveur de l'exposé qui amène la lycéenne à rencontrer la SDF, le chiffre de 100 000 sans-abris en France sera plusieurs fois répété), No et moi n'a finalement que faire de la misère sociale : ce que le film raconte, c'est comment une famille endeuillée va trouver le salut en faisant acte de charité ; ou, pour le formuler sous la forme commode de la "morale" : "Aide les autres, c'est toi que tu aideras." Grâce à No, Lou oublie ainsi ses complexes de jeune surdouée, sa mère surmonte sa dépression, son père retrouve sa femme : dans une sorte de Théorème inversé, la présence de l'intruse fait revenir la famille Bertignac à la vie, lui permet de renouer des liens depuis longtemps distendus.
La route s'avèrera en revanche plus incertaine pour No : logée, nourrie, blanchie, aimée même par les Bertignac, elle n'en a pas fini pour autant avec ses vieux démons (alcool, drogue et bientôt prostitution). On se demande dès lors quel sort le film va réserver au personnage, comment il va choisir entre l'angélisme du happy-end (No redevient Nora, reprend pied et se réinsère dans la société normale), et l'amertume d'un retour à la réalité (les Bertignac laissent tomber, No n'est pas réinsérable). Il n'aura finalement pas à le faire : c'est No qui s'en ira d'elle-même, après une tentative de fugue avec Lou. Elle aura ainsi le bon goût de laisser nos personnages à leur bonheur retrouvé, et le spectateur à sa bonne conscience ("après tout, ils ont fait ce qu’ils pouvaient"). En sortant de la salle, on ne peut s’empêcher de fredonner Jacques Dutronc :  "100 000 SDF à Paris, et moi et moi et moi. J’y pense et puis j’oublie. C’est la vie, c’est la vie."
Zabou Breitman avait sans doute de bonnes raisons pour faire interpréter "quelqu'un de la rue" par une comédienne professionnelle. Mais ce faisant, la genèse du film contredit radicalement son message, et la réalisatrice refuse de faire ce que font ses personnages : accueillir en son sein , dans son petit confort bourgeois, un vrai bloc d’altérité, un fragment de la misère du monde. Et elle livre un film aussi plaisant qu'anodin et, tout compte fait, antiphatique.

Vital Philippot

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