Image du film Les Hommes libres
Les Hommes libres, le deuxième film du réalisateur Ismaël Ferroukhi (Le Grand voyage, 2004) raconte l'histoire peu connue des maghrébins qui participèrent au combat armé contre l'Occupant ou, à l'instar de Si Kaddour Ben Ghabrit, recteur de la Mosquée de Paris, sauvèrent des juifs de la déportation.

Dans la mémoire française de l'Occupation, la Résistance des étrangers a un nom et des visages bien connus : ceux du "groupe Manouchian", auxquels le cinéaste Robert Guédiguian a récemment rendu hommage dans son film L'Armée du crime. L'histoire que raconte Les Hommes libres, le deuxième film du réalisateur Ismaël Ferroukhi (Le Grand voyage, 2004) est beaucoup moins connue : celle des maghrébins qui participèrent au combat armé contre l'Occupant ou, à l'instar de Si Kaddour Ben Ghabrit, recteur de la Mosquée de Paris, sauvèrent des juifs de la déportation.
L'oubli des livres d'histoire et des films de fiction (Ismaël Ferroukhi rappelle ironiquement que le seul film sur l'Occupation mettant en scène des maghrébins est… La Grande vadrouille de Gérard Oury !) s'explique aisément : la communauté maghrébine de France, pour nombreuse qu'elle soit (on parle de 100 000 personnes, essentiellement des jeunes travailleurs), est à l'époque littéralement invisible, comme le rappelle l'historien Benjamin Stora ; socialement reléguée aux marges par les difficultés de la guerre, elle vit également dans un complet vide juridique : ni français à part entière (ils n'ont pas le statut de citoyens) ni étrangers (puisque les colonies, c'est la France).
Dès la première séquence, la réussite des Hommes libres est d'abord là, dans cette peinture d'une communauté en déshérence, qui erre dans un Paris à la fois familier et étranger (le film a été entièrement tourné en décors naturels), s'accrochant désespérement à ses quelques rituels et lieux de sociabilité (la Mosquée de Paris, ou les cabarets de musique arabo-andalouse). La fiction reprend toutefois rapidement ses droits à mesure que l'on s'attache aux pas du jeune Younes (Tahar Rahim). En passant d'une indifférence proche de la collaboration (puisqu'il est conduit à 'espionner la Mosquée pour la police française) à l'engagement armé, en croisant personnages historiques (le fascinant Ben Ghabrit ou le chanteur séfarade Salim Halali, que le premier sauve des griffes nazies) ou inspirés par l'histoire (les personnages de résistants, qui éclairent les différentes facettes de l'engagement des Maghrébins), le personnage de Younes constitue le fil rouge du film et guide le spectateur au cœur des contradictions de la période.
Si le film peut parfois manquer d'action ou de souffle, c'est qu'il s'en tient avec rigueur aux faits historiques, ne cherchant pas transformer Younes et ses compagnons en Supermen de la Résistance, ni à faire de Ben Ghabrit un Schindler maghrébin : il vaut ainsi moins pour les scènes obligées de fusillades ou de poursuites en voiture que pour sa peinture de trois personnages passionnants (Younes, Ben Ghabrit, Salim Halali), de leurs rapports, et de la façon dont ils s'arrangent avec leur conscience et les circonstances.
Dans sa volonté de redonner aux immigrés et à leurs descendants leur juste place dans l'histoire de France, le film d'Ismaël Ferroukhi rappelle bien évidemment l'Indigènes de Rachid Bouchareb, complets et tractions avant remplaçant treillis et chars d'assaut. Mais Les Hommes libres ajoute en filigrane un message plus militant, clairement adressé à la France d'aujourd'hui : en ressucitant ces faits mal connus, et contre les clichés, le film en appelle au dialogue entre Juifs et Musulmans, autour à la fois de valeurs universelles et d'une culture commune. En témoigne la plus belle scène du film, où pour échapper à une rafle les juifs se fondent dans la masse des fidèles de la Mosquée…

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