Image du film Guerrière
Patrick Christian Moreau est un historien et politologue français, spécialiste des extrémismes en Europe et des pays de langue allemande. Né en Allemagne de l'ouest, il vit aujourd'hui à Berlin, en Allemagne de l'est. Il a accepté de répondre à nos questions à propos du néonazisme en Allemagne, thème principal du film Guerrière de David Wnendt.

Zérodeconduite : Quelle est l'ampleur du mouvement neonazi en Allemagne actuellement ?

Patrick Moreau : Le néonazisme pose un réel problème en Allemagne, il divise le pays en deux grandes zones. A l'ouest, les groupes d'extrême droite sont présents mais faiblement organisés alors qu'à l'est, ils sont très actifs et réunissent la majorité des 25 000 militants. A l'image de la cellule terroriste Clandestinité nationale-socialiste (Nationalsozialistischer Untergrund, NSU), près de 10 000 activistes pratiquent la violence ouvertement. Ils sont de plus en plus jeunes et les femmes sont plus nombreuses et violentes.

Comment expliquez-vous cette féminisation du phénomène ?

P.M. : Le renforcement de la présence de la femme dans les mouvements politiques se généralise dans toutes les sociétés européennes. En Allemagne, elles se politisent de manière très forte, à droite comme à gauche. Si elles sont longtemps restées en marge des partis néonazis, elles deviennent aujourd'hui des têtes pensantes à l'instar du personnage de Marisa dans le film de David Wnendt. Elles poussent de jeunes hommes à l'affrontement contre les communistes ou toute personne qui peut être perçue comme étant l'ennemi.  

Comment le mouvement néonazi allemand a-t-il évolué ?

P.M. : Le comportement des groupes et les choix vestimentaires se sont transformés. Il y a dix ans, ce sont les skinead qui, avec leurs crânes rasés, leurs blousons bomber et leurs chaussures rangers, incarnaient l'extrême droite. Mais ils n'existent pratiquement plus. Les groupes les plus violents en Allemagne fédérale s'appellent les nationalistes autonomes. Ils ont copié le style des anciens autonomes d'extrême gauche vêtus de noir et de cagoules. S'appuyant sur leur réseau de militants actifs, les "soldats politiques" (Politischer Soldat, terme forgé par l´extrême droite le NSDAP de la République de Weimar et repris par le NPD dans les année 1990), ils mettent en œuvre une stratégie d'occupation du terrain et de conquête de la rue. Avant la réunification on avait à faire à des néo-hitlériens (adorateurs post mortem d'Adolf Hitler), mais depuis 1989, l'anti-capitalisme monte en puissance. Les soldats politiques néonazis utilisent la violence de manière ciblée pour détruire l'état et le capitalisme. Les nationalistes autonomes se définissent en tant que socialistes et nationalistes révolutionnaires. Ces partis gagnent en dangerosité. Des groupes terroristes apparaissent, le NSU n'est pas le seul. Il y en a peut-être d'autres que nous connaissons mal ou pas du tout.  

Y a-t-il un lien entre immigration et l'implantation de l'extrême-droite ?

P.M. : A l'est, où la densité de néonazis est la plus forte, il n'y a quasiment pas d'étrangers. Il n'y a pas de relation forte entre la présence d'étrangers et la montée en puissance du néonazisme. L'antisémitisme, qui est un bien commun à l'extrême-droite depuis toujours, est très intense en Allemagne de l'est alors qu'il y a peu de juifs. Il n'existe pas d'équivalent du Front National en Allemagne.

Pour quelle raison ?

P.M. : De nombreux Allemands n'aiment ni les Turcs ni les Vietnamiens et sont hostiles à l'adhésion de la Turquie à l'Europe mais cela ne suffit pas pour créer un grand parti du style du Front National. Seul le NPD est populaire mais comme cette formation politique risque de devenir illégale, un nouveau parti issu d'une structure néonazie vient d'être créé. Il se nomme Die Rechte (les droites). Contrairement à la France, la haine anticapitaliste surpasse largement la haine de l'étranger. C'est ce qui fait la spécificité du courant national socialiste révolutionnaire en Allemagne. Evidemment on trouve des dimensions communes à la totalité des extrême-droites européennes. Notamment une violente hostilité à l'Amérique, considérée comme le bastion du capitalisme et à Israël qui, à travers les banquiers juifs, est vu comme la nation qui dirige plus ou moins les Etats-Unis d'Amérique. Mais la raison principale de l'adhésion de ces jeunes militants aux groupes nationalistes demeure le rejet du système.

Quelles actions les jeunes néonazis mènent-ils concrètement contre le capital ?

P.M. : Ils ont compris qu'une révolution nationaliste ne serait possible qu'à partir du moment où ils disposeraient de troupes et de moyens suffisants pour résister à l'appareil de répression et à la police. Ils envoient des soldats politiques qui prennent contact avec les populations des villages. Ils cherchent à contrôler politiquement des zones. Ils participent aux élections communales. Le NPD possède trois cents élus communaux. Des élus siègent dans les chambres parlementaires des Länder. Ils tentent de conquérir les esprits des jeunes et les mobiliser pour préparer une révolution nationaliste. Pour la première fois, les activistes néonazis détiennent une stratégie élaborée de conquête de l'Etat, même s'ils en sont très loin sur le plan politique et militaire. 

L'essor du néonazisme en Allemagne s'explique-t-il essentiellement par le chômage des jeunes et la crise économique ?

P.M. : L'économie n'explique pas tout. C'est un processus complexe né de la réunification. Avant, les Allemands vivaient dans un système organisé avec des repères très forts, celui du communisme, de l'état-RDA. La réunification a précédé la disparition de la quasi totalité du tissu industriel. Le chômage s'est accru considérablement, provoquant une forte désorientation intellectuelle et collective face à l'arrivée de valeurs nouvelles et inconnues. Les Allemands de l'est ne se sentent pas représentés par un parti politique à l'exception des néo-communistes. Ainsi, ceux qui sont en mal de protestation, les jeunes en particulier, recherchent un parti exutoire. Et le seul parti présent sur le marché, c'est celui qui représente les néonazis. Tous les autres partis sont perçus comme des partis de l'étranger, des partis de l'ouest.  

N'existe-t-il pas de parti d'extrême gauche qui pourrait représenter une partie des militants anti-capitalistes, à l'image du Nouveau Parti anticapitaliste en France ?

P.M. : Il n'y a pas d'extrême gauche en Allemagne. Il existe bien quelques trotskistes et quelques maoïstes, mais ils sont à l'ouest. A l'est, un seul parti, très puissant, rassemble à peu près 25-30 pour cent des voix : Die Linke (la gauche), un parti néo-communiste. Longtemps, Die Linke a pu absorber une partie du potentiel du développement du fascisme parce qu'il était perçu comme un parti de protestation. Il est considéré aujourd'hui comme un parti établi. Représentant 30 pour cent des voix, il est présent dans toutes les structures communales et dans tous les parlements. Les jeunes ont tendance à voir dans le parti communiste, un parti post communiste, un parti vieilli. Le seul parti qui reste est le NPD. De plus, ce parti est présent sur le terrain. Ses militants sont très actifs dans la rue, dans les villages et les communes où il n'y a parfois rien d'autre. Les jeunes finissent donc par voter pour le NPD ou participer aux réunions. Ils sont séduits par la propagande des soldats politiques. Un jeune de quinze ans ne peut analyser la nature du message qu'on lui transmet comme le ferait un adulte de trente ans. Plus ils sont jeunes plus ils sont faciles à recruter. La dynamique de groupe fonctionne très bien, notamment chez les très jeunes filles.   

Dans le land de Brandebourg, où le réalisateur a effectué ses recherches pour le tournage, il a été surpris de constater que les jeunes néonazis ne sont pas marginalisés.

P.M. : Vivant à l'est, je connais de nombreuses familles au sein desquelles les parents sont membres du parti de gauche Die Linke et votent communiste et leurs enfants votent extrême droite et sont néonazis. Cela ne pose aucun problème parce que le discours principal du NPD (le parti d'extrême-droite), des nationalistes autonomes et des groupes néonazis locaux repose sur la lutte contre le capitalisme. Ce thème permet la communication entre parents et enfants malgré la dimension anti-fasciste du communisme. Tandis qu'à l'ouest, le néonazisme tel qu'il est actuellement n'a aucune chance de se développer. Il existe bien des groupes nationalistes autonomes extrêmement durs à Hambourg ou à Dusseldorf, mais ils sont limités en nombre et restent en marge de la société politique et civile. Le NPD ne remporte que 0,2 à 0,7 pour cent des voix lors des élections. A l'est, il réalise 6 à 7 pour cent et parfois même 15 à 16 pour cent. Ce sont deux univers complètement différents, deux sociétés politiques distinctes. La réunification qu'on proclame achevée est loin de l'être.  

La toile semble être une aubaine pour ces jeunes militants. Internet leur permet-il de se développer plus vite ?

P.M. : Le rôle d'Internet est complexe. Derrière certains sites qui se distinguent sur le plan de la propagande politique d'extrême-droite, il n'y a qu'une seule personne. Internet n'est pas leur principal vecteur de communication. En revanche, il permet de populariser un certain nombre d'informations auprès d'autres jeunes qui sont curieux. C'est d'ailleurs le principal problème. D'un autre côté on assiste à une croissance exponentielle de sites anti-fascistes et démocratiques. Donc il est difficile de dire qu'Internet alimente la montée de l'extrême-droite puisqu'il a favorisé la constitution d'un antifascisme militant plus large que la gauche ou l'extrême gauche. 

Dressez-vous un parallèle entre la montée du néonazisme en Allemagne et sa progression en Europe ? 

P.M. : Il n'y a pas de développement du néonazisme en Europe mais un essor de l'extrême-droite nationale populiste. Ce n'est pas la même chose. Je viens d'écrire deux livres sur le sujet. Le parti de Geert Wilders (PVV) en Hollande est pro-américain et pro-sioniste. Les militants se promènent avec des drapeaux israéliens et sa seule dimension est l'hostilité à l'Islam. Je le situe à l'extrême-droite de l'échiquier politique mais en terme d'analyse interne, c'est un parti libéral, favorable à l'avortement. C'est un parti très curieux, qui n'a rien à voir avec un parti néonazi. Le Front National, en France, n'est pas un parti néonazi. C'est un parti d'extrême droite national populiste mais bien distinct de l'hitlérisme. Les grands partis qui connaissent des succès importants comme les Vrais Finlandais (True Finns) en Finlande, le Parti du Progrès en Norvège ou le Parti autrichien de la liberté (FPÖ) en Autriche, se distinguent du néonazisme historique et du NPD (parti allemand d'extrême droite). Ils ne s'orientent pas vers la violence et veulent s'emparer du pouvoir par la voie des urnes. Ils n'ont pas de service d'ordre. Le Front National fait exception. Ils se font protéger par des firmes spécialisées auprès desquelles ils louent, le temps d'une réunion politique, une dizaine de gros bras pour filtrer les entrées. Cela n'a rien à voir avec le style du NPD. Essayez de rentrer dans un meeting du NPD, vous allez tomber sur des géants, barres de fer et casques à la main. Ce n'est pas le même style. Donc nous n'assistons pas à une progression du néonazisme en Europe mais à une radicalisation inquiétante des sociétés européennes, une adhésion forte à des thèmes anti-islamiques. La hausse du racisme collectif est évidente mais il faut clairement différencier les familles politiques.

Vous qui vivez à l'est, comment voyez-vous la situation évoluer ?

P.M. : Ce n'est pas la première vague terroriste en Allemagne, on observe depuis longtemps une forte radicalisation politique mais sa transformation est alarmante. Jadis spontanée et désordonnée, elle possède aujourd'hui une stratégie sur le long terme. Je suis très inquiet parce qu'on a perdu le contrôle de ces groupes d'extrême droite. 

Magali Bourrel

Journaliste

Suivez-nous