Image du film La Cour de Babel

"Le développement d'un dispositif éducatif d'accueil pour les enfants non francophones est très lié à l'histoire des immigrations"

Entretien

La Cour de Babel

Marc Bablet est le chef du Bureau de la politique d'éducation prioritaire et des dispositifs d'accompagnement à la DGESCO (Direction générale de l'enseignement scolaire) au Ministère de l'Éducation Nationale. Il a accepté de nous donner des éclaircissements et des précisions sur le dispositif de classes d'accueil d'étrangers allophones qui est mis en lumière à travers le documentaire de Julie Bertuccelli. 

De quand datent les dispositifs d'accueil d'enfants étrangers allophones ?

Le développement d'un dispositif éducatif d'accueil pour les enfants non francophones est au fond très lié à l'histoire des immigrations. À chaque flux d'immigration le système éducatif français a répondu en développant ses dispositifs : il a fallu d'abord intégrer les enfants italiens, portugais, polonais, puis toutes les immigrations africaines et maghrébines, et puis dernièrement, les immigrations russophones, chinoises et des pays de l'Est. À chaque période de l'histoire les dispositifs ont eu le même objectif fondamental : l'intégration dans l'école par l'apprentissage de la langue.  

Comment un enfant nouvel arrivant est-il pris en charge par le système ?

D'une manière générale le système français repose sur le fait que c'est la famille qui inscrit l'enfant à l'école. Pour un enfant du premier degré, elle se présente à la mairie, qui interroge la famille pour savoir si l'enfant parle français ou pas. Si ce n'est pas le cas, la mairie propose à l'enfant, en accord avec l'inspecteur de la circonscription, d'aller vers une classe pour enfants d'origine étrangère non francophone. S'il s'agit d'un élève en âge d'être au collège, il est renvoyé soit vers le CIO soit vers l'inspection académique. On lui fait alors passer des tests pour vérifier son niveau scolaire. Il intégrera alors soit des classes d'enfants ayant des âges correspondant aux classes de 6e/5e, soit des classes où il y aura plutôt des enfants de 4e/3e. Dans le film les enfants de la classe ont des âges divers par exemple. Parallèlement, les enfants sont également intégrés dans des classes ordinaires, en fonction de leur niveau scolaire. Il y a des activités dans lesquelles ils vont être intégrés très vite (en Éducation Physique, en Art et en Mathématiques) et d'autres dans lesquelles on les intègre beaucoup moins vite, parce que ces disciplines font beaucoup plus appel à la langue, comme l'Histoire Géographie ou les Sciences.  

Connaît-on les chiffres exacts quant au nombre d'élèves touchés par ces dispositifs actuellement ?

On possède les chiffres de 2011-2012. Il y a un total d'environ 40 000 élèves sur la France métro et les DOM. Bien sûr la répartition selon les académies est très inégale. Il y a des académies d'accueil, qui correspondent aux régions d'immigration de travail : Lyon, Grenoble, Créteil ou Versailles qui sont des grosses académies à la fois d'immigration et d'arrivée d'élèves non francophones. En revanche, une académie comme celle de Caen ne compte que 93 élèves en classes d'accueil, à comparer aux 2000 élèves scolarisés dans l'Académie de Versailles.  Évidemment les chiffres varient au cours de l'année. Il y a des enfants qui quittent ou au contraire intègrent ces dispositifs en cours d'année, ce que le film de Julie Bertuccelli montre bien. Il arrive à certains de rejoindre un autre d'établissement plus près de chez eux. En région parisienne, en effet, les réseaux de transport sont assez denses et permettent aux enfants de se rendre dans des classes d'accueil d'établissements assez éloignés de chez eux mais dans les autres académies c'est beaucoup plus compliqué. 

Comment est prise la décision concernant la sortie du dispositif ?

Le professeur de la classe d'accueil, en concertation avec ses collègues, décide à quel moment il paraît raisonnable que l'enfant quitte la classe d'accueil pour rejoindre une classe ordinaire. En général, le processus est très progressif, un enfant ne quitte pas la classe du jour au lendemain. On essaie aussi de respecter le temps de l'année, de manière à ce l'enfant évolue dans le contexte le plus rassurant possible. En général on estime qu'après une année scolaire dans une classe d'accueil, tout élève est à même d'intégrer une classe ordinaire, mais il peut arriver pour certains élèves de rester un peu plus. Il arrive aussi que l'institution ait besoin de place et demande aux professeurs d'accélérer l'intégration dans les classes ordinaires. C'est notamment le cas lorsqu'il y a des incidents, des guerres dans des pays qui ont une tradition d'émigration vers la France. Il faut alors ajuster les capacités en libérant des places, mais cela peut passer par la création de nouvelles classes en cours d'année. 

Peut-on savoir que deviennent ces élèves ?

On dispose d'études de la DEPP (Direction de l'Évaluation, de la Prospective et de la Performance) qui ont suivi des cohortes d'enfants passés par ces classes. Il n'existe pas de suivi individuel, ce qui serait contraire à nos principes, mais des suivis ponctuels de cohortes dans le cadre d'études statistiques. On peut en tirer la conclusion suivante : à catégorie sociale égale (puisque c'est en réalité ce qui pèse le plus dans les résultats scolaires), les enfants qui sont arrivés non-francophones en France ont des résultats au moins égaux sinon supérieurs aux autres élèves. On peut donc dire que l'intégration fonctionne, sans préjuger des parts respectives du système éducatif, du contexte d'immigration, du contexte familial et social dans ce résultat.  

Quelle est la formation spécifique des enseignants chargés de ces classes ?

À priori, les enseignants qui arrivent dans ces classes sont volontaires. S'agissant de postes spécifiques, les enseignants sont en quelque sorte recrutés sur un type de profil. S'ils choisissent ces classes, c'est généralement parce qu'ils ont une certaine sensibilité au sujet. Bien souvent, ce sont des enseignants qui ont d'abord travaillé la question du FLE dans un autre contexte, qui par exemple ont vécu à l'étranger et qui ont donc enseigné le français à des étrangers. Ce n'est pas tout à fait la même chose que de l'enseigner en classe d'accueil mais il y a tout des même des rapprochements. En deuxième lieu, les enseignants s'engagent eux-mêmes à se former et ils bénéficient d'un accompagnement. Dans les académies importantes existent des CASNAV, des centres de ressources spécialisés auxquels sont rattachés des formateurs. Il y a en général aussi, dans les inspections académiques très concernées, un chargé de mission spécialiste de ces questions. Il existe donc un dispositif d'accompagnement et de formation qui permet aux enseignants d'obtenir des certifications, de se spécialiser… 

Combien d'heures de cours ont les enseignants en classes d'accueil, est ce que les enseignants qui les prennent en charge travaillent uniquement avec ces classes ?

C'est variable selon les projets d'établissements et selon les académies. La règle générale dans le premier degré est que les élèves sont partiellement dans la classe d'accueil, partiellement dans la classe ordinaire, en fonction des disciplines, des temps de travail et des choix des enseignants. Cela varie au cours de l'année, selon les élèves et leur niveau. L'enseignant de CLIN, lui, assure un temps plein mais partagé entre plusieurs groupes. Pour ce qui concerne les classes d'accueil la règle générale est de consacrer 9 à 12 heures au français langue seconde, selon les textes. C'est un système qui, au fond, possède une grande souplesse de fonctionnement et qui est intéressant de ce point de vue. Cela donne une capacité d'intervention particulière aux professeurs ainsi qu'une obligation de projets communs puisqu'ils sont obligés de travailler ensemble pour justement juger du bon moment de l'inclusion dans la classe ordinaire. 

Vous êtes en charge à la DGESCO de toute l'éducation prioritaire. Pouvez-vous faire la différence entre le dispositif des classes d'accueil et l'éducation prioritaire ?

Il faut bien faire la différence entre l'accueil des enfants étrangers, qui concerne des enfants de tous milieux sociaux (on l'aperçoit dans le film) et l'éducation prioritaire, qui se concentre sur les quartiers en difficulté. Il existe une classe d'accueil dans le lycée Jeanson de Sailly à Paris, qui accueille des enfants de milieux divers. C'est aussi le cas pour la classe de la Grange aux Belles dans le film de Julie Bertuccelli. Il appartient d'ailleurs à l'encadrement académique de veiller à ce que les enfants des classes d'accueil ne soient pas exclusivement des enfants d'un même quartier.  La politique d'éducation prioritaire, elle, est faite pour des établissements enclavés dans des quartiers plus difficiles. L'éducation prioritaire vise donc à adapter les moyens et les modes d'enseignement de telle manière à ce que les enfants de ces quartiers, malgré le handicap que constitue l'homogénéité sociale, réussissent tout autant que les enfants de quartiers plus mixtes. L'éducation prioritaire est finalement un dispositif historique de ce pays qui a tout simplement vocation à donner les même chances à tous les élèves. Le fait que les élèves d'origine étrangère non-francophones soient dans un établissement d'éducation prioritaire peut faciliter leur insertion et leur réussite, puisqu'ils vont bénéficier de l'apport de professeurs qui ont développé leurs enseignements en fonction de ce contexte. Il peut au contraire être bénéfique pour les élèves d'arriver dans un établissement plus mixte car cela peut les tirer vers le haut, tout en prenant garde que l'écart de milieu social ne soit pas une source de difficultés.

Vital Philippot

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