Image du film Iranien

Iranien : Entretien avec Didier Mineur, professeur de philosophie politique

Critique

Iranien

Peut-on discuter de laïcité avec le partisan d’une république théocratique ?
Didier Mineur, professeur de philosophie politique, éclaire les enjeux du débat qui, dans le film
Iranien, oppose le cinéaste, athée déclaré, aux quatre mollahs partisans du régime islamique.

Zérodeconduite : On pourrait résumer le débat mis en scène dans le film Iranien à la question suivante : la laïcité est-elle, comme le prétendent les mollahs, une religion comme une autre ou, comme l’exprime le réalisateur, un cadre où toutes les religions peuvent s’exprimer ?

Didier Mineur : La laïcité s’enracine dans le projet philosophique libéral des Lumières, qui fonde notre modernité politique. La philosophie libérale pose deux principes fondamentaux : l’égalité entre tous (notamment entre homme et femme, même s’il a fallu du temps pour que le principe d’égalité s’applique au rapport entre les sexes) et la liberté ou l’autonomie individuelle. Toutes les constructions institutionnelles de nos «démocraties libérales» se basent sur ces principes fondamentaux. Ainsi la nécessité d’une séparation du religieux et du politique découle du principe de liberté de l’individu : pour que je puisse adhérer librement à une philosophie de l’existence (qu’elle soit religieuse ou pas), il ne faut pas que l’on m’en impose une dans l’espace public.

La laïcité est donc une invention des Lumières ?

D.M. : Le principe de séparation du religieux et du politique a des racines historiques beaucoup plus lointaines dans la culture occidentale. Le principe chrétien selon lequel il y a deux pouvoirs, temporel et spirituel, qui sont également légitimes, est sans doute l’une de ses origines. La nécessité d’assurer la coexistence de populations qui ne partagent plus la même croyance, au moins depuis les guerres de religion, a plus tard contribué à renforcer la séparation. Mais l’idée d’une sphère publique neutre garante de la liberté de l’individu a en effet été pensée par les philosophes des Lumières.

Pourtant, la laïcité est parfois présentée comme l’ennemie des religions.

D.M. : Tout dépend de quelle laïcité on parle. On peut établir une distinction entre une version anglo-saxonne de la laïcité, traditionnellement plus favorable aux religions, et une laïcité «à la française» qui chercher à limiter leur influence. Ces deux conceptions partent du même principe fondateur, celui de l’autonomie individuelle, mais l’interprètent différemment. Dans la conception anglosaxonne, celle par exemple qui animait les Pères fondateurs des Etats-Unis, on considère que la religiosité est une manifestation naturelle de la liberté individuelle. La «laïcité à la française» qui trouve ses origines radicales sous la Troisième République, considère au contraire qu’une autonomie réelle de l’individu suppose son émancipation vis à vis de la religion.

Quelle est la conception dominante aujourd’hui dans le monde ?

D.M. : Il y a une multitude de nuances liées à l’histoire de chaque pays, mais force est de constater que la laïcité «offensive» du début du siècle est en perte de vitesse, y compris en France. On considère aujourd’hui que la laïcité peut abriter toutes les religions, pourvu qu’elles souscrivent à ce principe d’autonomie individuelle.

Est-ce un principe à portée universelle ?

D.M. : La laïcité s’ancre dans le projet des Lumières, celui d’une rationalité universelle. Ce projet postule que les principes fondamentaux que j’évoquais plus haut sont partageables par tous. Les religions où les systèmes culturels qui ne les acceptent pas, et qui n’accepteraient pas de se concevoir elles-mêmes comme un produit de l’autonomie privée de l’individu, auquel celui-ci peut librement souscrire, sont dès lors traditionnellement considérées par ce projet rationnel et libéral comme irrationnelles. Dans cette optique, la seule limite à l’extension du principe de laïcité serait l’adhésion à la rationalité elle-même.

Pourtant, les arguments que le mollah oppose au laïc sont justement des arguments rationnels.

D.M. : L’habileté du religieux est de se placer sur le terrain de son adversaire. Il ne cherche pas à démontrer rationnellement la supériorité de sa propre croyance (ce qui serait impossible, puisqu’il s’agit précisément d’une croyance), il se borne à pointer des contradictions dans la position du laïc. Ainsi, il pointe l’incohérence qu’il y a en France à condamner le voile islamique au nom du principe de liberté individuelle, tout en édictant d’autres normes vestimentaires tout aussi contraignantes («Accepterais-tu qu’une femme aille dans la rue seins nus ? Non ? Donc tu limites sa liberté»).

Comment résoudre la contradiction ?

D.M. : L’interdiction de la nudité dans l’espace public ne peut pas s’expliquer autrement que par la culture et la tradition, car la nudité n’est pas en soi une atteinte à la liberté d’autrui. En prenant cet exemple, le mollah met en évidence une limite du libéralisme politique : certaines normes sont arbitraires, elles ont une origine culturelle. Les bornes mises à la liberté ne sont en effet pas seulement rationnelles, en ce sens que l’on ne peut pas toujours en rendre raison en faisant appel à ce que le philosophe John Rawls appelait la «réciprocité équitable», concept que la sagesse populaire exprime par l’adage «La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres.» L’habileté du mollah est d’invalider la prétention à l’universalité des grands principes du libéralisme, en montrant qu’ils sont entachés de contingences culturelles.

Dans un retournement assez étonnant, le mollah en vient même à traiter le laïc de «dictateur» et de «fasciste».

D.M. : Dès lors que le laïc ne parvient pas à établir que ses principes sont rationnellement nécessaires, il s’expose à l’accusation selon laquelle il cherche à imposer un point de vue particulier aux autres. Le mollah dit «dictateur» ou «fasciste», il pourrait également dire «impérialiste». C’est un reproche qui est souvent fait par leurs adversaires aux démocraties occidentales : leurs principes soi-disant universalistes (démocratie, droits de l’homme, laïcité) ne seraient que le masque de leur impérialisme. Dès lors que le libéralisme occidental ne parvient pas à faire la preuve de son universalité réelle, il s’expose à ce genre de critiques.

Pour revenir sur la question du voile, le mollah ne se contente pas de démonter l’incohérence des arguments de son adversaire. Il va également en appeler à la science…

D.M. : Il est établi, prétend-il, que les hommes ont plus de difficulté à contenir leurs désirs que les femmes. Cela justifie donc que les contraintes vestimentaires s’imposent aux femmes plus qu’aux hommes. Il serait facile de remettre en cause la validité scientifique de cet argument. Mais ce qu’il me semble important de remarquer ici, c’est que la prétention de déduire directement une norme d’un fait est toujours fallacieuse. On prétend fonder une norme sur un fait quand on veut lui donner l’apparence de la naturalité : il faut faire ceci parce que la science montre que… Or, comme l’a démontré Hume, on ne peut inférer de «l’être» un «devoir-être». Dans ce saut de l’être au devoir être se cache nécessairement un système de valeurs, une idéologie implicite. Quand bien même il serait prouvé que les hommes sont moins aptes à contrôler leur désir que les femmes, cela ne suffirait pas à justifier que les femmes doivent se voiler.

Il faut pour le justifier postuler l’infériorité des femmes…

D.M. : Sans doute. Ce passage est assez révélateur de la tension qui traverse tout le film. Le mollah essaye de débusquer les présupposés idéologiques qui sont au fondement de la pensée de son adversaire, mais il passe totalement sous silence ses propres présupposés idéologiques. Or ceux-ci sont évidemment fondamentaux puisque tout son système de valeur repose sur des croyances. La croyance est ce qui accepté comme tel par définition, ce qui n’est pas le fruit d’une déduction rationnelle. Au principe de l’autonomie libérale s’oppose celui d’une hétéronomie radicale : la vérité, la morale, la loi ne peuvent venir que d’une source transcendante.

Le mollah joue donc un rôle ?

D.M. : Il accepte la discussion, sans doute en partie pour le plaisir («Je vais te plumer» dit-il). Il est manifestement cultivé, et il ne recourt jamais à des arguments d’autorité (le Coran dit que…) qui mettraient fin à la conversation. Mais le dialogue ne mène nulle part pour lui, puisque la vérité est déjà acquise. On peut y voir une métaphore de la république théocratique qu’est l’Iran, qui organise une pseudo-démocratie avec des élections, des débats, mais sous l’autorité absolue d’un Guide Suprême religieux. 

Propos recueillis par Vital Philippot

Didier Mineur est professeur de philosophie politique à Sciences Po Rennes et chercheur à PHILÉPOL (Université Paris Descartes). Il est également membre du comité de rédaction de la revue Cités. Il est notamment l’auteur d’Archéologie de la représentation politique. Structure et fondement d’une crise, Presses de Sciences Po, 2010.

 
 

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