Image du film Hannah Arendt

"Hannah Arendt avait écrit l’ouvrage majeur sur le totalitarisme mais elle n’avait jamais vu les nazis de près"

Entretien

Hannah Arendt

Dans son film Hannah Arendt, Margarethe Von Trotta essaye de rendre justice à la grande philosophe allemande. Annabel Herzog, spécialiste d'Hannah Arendt, nous aide à replacer la période mise en scène par le film dans l'évolution de la pensée de la penseuse.

Zérodeconduite : En quoi Hannah Arendt était-elle une philosophe majeure à cette période ?

Dr. Herzog : Arendt avait écrit l’une des premières théories du totalitarisme (c’est-à-dire, une analyse des points communs entre nazisme et stalinisme) et son livre était considéré par beaucoup comme le meilleur sur le sujet. Son deuxième (d'un point de vue chronologique) grand livre, The Human Condition, traite du politique en général, à une époque où le sujet était peu ou mal étudié (on considérait que le libéralisme d’un côté et le marxisme de l’autre avaient tout dit sur le sujet). Les deux livres lus ensemble (Origins of totalitarianism et Human Condition) offrent une analyse originale de la modernité et de ses risques de destruction du politique, et une redéfinition du politique comme domaine de la liberté et de l’innovation.

Quelle était sa motivation pour assister au procès Eichmann ?

Dr. Herzog : Elle avait écrit l’ouvrage majeur sur le totalitarisme (et donc sur le nazisme) mais elle n’avait jamais vu « de près » les responsables du désastre. Elle voulait les entendre s’expliquer. Elle voulait voir ça de ses propres yeux et juger.

Comment peut-on définir l’impact de son analyse du procès Eichmann ?

Dr. Herzog : Ce n’est pas son analyse du procès qui a changé quelque chose dans sa philosophie parce que son analyse n’est compréhensible que dans le cadre de sa philosophie et de ses catégories. Son analyse est un exemple, un cas particulier de sa philosophie. Elle a analysé Eichmann comme exemple et conséquence de la destruction du politique qu’a été, selon elle, le nazisme –destruction survenant au terme du vaste processus d’effondrement du politique qui a constitué la modernité.

Dans le film, on l’entend dire que « Le pire mal est celui qui est accompli par des gens sans motifs, des gens banals. »  Pouvez-vous préciser sa pensée ?

Dr. Herzog : Elle n’a pas exactement dit ça. La banalité du mal est humaine et n’est pas liée à l’absence de motifs mais à l’idéologie. Elle a dit qu’Eichmann n’avait pas de motifs personnels contre les Juifs. Cela ne veut pas dire qu’il n’avait pas de motifs. Il avait toute l’idéologie nazie comme motif, et ce n’est pas rien. Mais ces motifs ne provenaient pas de sa propre pensée, de son propre jugement. Dire que ce type d’attitude est banal signifie que l’attitude n’est pas fondée en raison – n’est pas profonde, argumentée - mais provient de clichés et de préjugés. La banalité n’est pas l’absence d’importance ou l’absence d’humain, mais l’absence de raison, la superficialité de l’argument, les phrases toutes faites et les prétextes qui remplacent la pensée. Le problème et la force du totalitarisme est qu’il a réussi à détruire la pensée.  Elle est très proche d’Orwell dans son roman 1984.

Dans le film, malgré la polémique violente qu’entraînent ses écrits sur le procès Eichmann, elle résiste au rejet de ses confrères, à l’opinion publique.

Dr. Herzog : Elle semble placer la pensée au dessus des émotions, de la politique. Elle voulait en effet mettre la pensée au-dessus des émotions, comme la plupart des philosophes. Elle était philosophe, pas journaliste ou publiciste. Elle n’a pas été vraiment incomprise. Les gens qui l’ont attaquée avaient certaines raisons idéologiques de le faire (et elle le savait très bien).

Comment pourrait-on aujourd’hui définir l’impact et l’actualité de ses écrits, et notamment Rapport sur la banalité du mal ?

Dr. Herzog : H. Arendt est une des plus grandes philosophes politique du 20ème siècle, peut-être la plus grande. La banalité du mal n’est pas son concept le plus important. Son analyse de la modernité et de la politique comme action et liberté est de plus en plus actuelle. 

Pour finir, Arendt est indissociable d’Heidegger (mais décidant de rompre avec son Maître). Dans le film, on les voit ensemble puis rompre. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cette rupture est fondamentale dans son œuvre ?

Dr. Herzog : Sa relation avec Heidegger a été maintes fois étudiée et souvent de façon ridicule. Ils étaient ensemble quand elle était étudiante et qu’il était son professeur,  il lui a beaucoup appris, et ils se sont séparés parce qu’il était marié et qu’elle était son étudiante.  Elle ne lui a jamais pardonné son « épisode » nazi, mais il avait été son grand amour et donc il a beaucoup compté pour elle, même après la guerre. Il y a de bons et gros livres, et des colloques sur l’influence de Heidegger sur ses écrits et sur ceux d’autres philosophes de la même époque.  La pensée d’Arendt doit beaucoup à Heidegger, mais elle s’en éloigne radicalement à cause de l’engagement de Heidegger dans les années 30. Sa critique contre la philosophie heidéggerienne est une critique de sa non-résistance à la domination. Dans The Life of the Mind elle entre dans les détails de la philosophie de Heidegger et interprète sa non-résistance à la domination comme refus de la volonté, soit refus de l’origine de la liberté responsable. Et donc l’œuvre d’Arendt est à comprendre comme réponse à ce refus, et comme revalorisation de la liberté responsable notamment par l’action et la politique.

Propos recueillis par Vincy Thomas.

Le Dr. Annabel Herzog est docteur en Philosophie (Université de Paris VII - Denis Diderot), et responsable de la Division de la théorie politique et gouvernementale à l’École des sciences politiques de l’Université de Haïfa. Elle a étudié la théorie politique et des philosophes tels que Emmanuel Lévinas, Jacques Derrida et Hannah Arendt. Parmi ses ouvrages publiés, elle a coordonné Hannah Arendt : totalitarisme et banalité du mal (PUF, 2011).

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