Image du film Cézanne et moi

Cézanne et moi : Amicalement vôtre.

Critique

Cézanne et moi

Émile Zola, résidant à Aix-en-Provence est le fils d'un ingénieur italien, dont le décès conduit la famille à la ruine, il doit "s'exiler" à Paris avec sa mère, en quête de petits emplois pour survivre ; son ami de lycée Paul Cézanne est quant à lui issu d'une famille bourgeoise d'Aix où il entreprend des études de Droit pour se conformer aux souhaits de son père, avant de tout arrêter pour se consacrer à la peinture, il tente sa chance en montant à Paris à plusieurs reprises, tandis que Zola commence son irrésistible ascension d'homme de Lettres et est devenu ami avec Manet et ceux qu'on appellera les "Impressionnistes", suscitant la jalousie de Cézanne.

Si le film a le mérite d'explorer cette intimité, ignorée du plus grand nombre, sous les angles d'une rivalité artistique, sociale et amoureuse, en en imaginant les recoins secrets, il prend le risque néanmoins de réduire la tension entre les deux personnages à un duel d'acteurs où l'un prendrait le pas sur l'autre. En effet cette œuvre bicéphale renoue avec la tradition des films français célébrant sur des tons divers, la figure de l'artiste maudit du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle (Les Enfants du siècle, Camille Claudel, Van Gogh), en proposant un nouveau duel Canet vs Gallienne. Le spectateur s'attendrait à ce que le deuxième l'emporte sur le premier, mais Gallienne, sous sa barbe et échevelé, tout en gommant ses afféteries et sa préciosité, ne parvient pas à emporter l'adhésion, déchiré dans un jeu oxymorique tenant à la fois de l'artiste dévoré par une rivalité intime et du peintre provincial du Sud ; ainsi ses sautes d'humeur, sa mauvaise foi, son agressivité sont mâtinées d'un accent forcé qui fait dérailler le rôle dans une pagnolade parfois gênante. Tout au contraire, le jeu contraint et posé de Guillaume Canet, qui reflète à la fois l'humilité de ses origines sociales, le travail méticuleux qu'il n'a cessé de fournir pour subvenir aux besoins de sa mère (belle interprétation d'Isabelle Candelier) et de sa famille, son statut final de chef de file embourgeoisé de l'école naturaliste lors des soirées à Médan, convainc comme l'image d'une force tranquille, carapace qui n'est pas exempte de la pulsion de désir. Pour autant, l'opposition des caractères, même si elle est maladroitement soulignée, réussit à nous faire plonger dans cette passionnante rivalité de manière éclatée. Le film choisit en effet de délaisser la linéarité chronologique, pour débuter sur des personnages mûrs et en multipliant les analepses, afin d'élaborer par touches (comme un peintre) une double anamnèse, parfois confuse (les aller-retour entre Aix et Paris, les entrevues au café avec les autres peintres), parfois manquée (les escapades dans la garrigue de deux amis, enfants), qui réussissent pourtant à dresser l'artiste rebelle et marginalisé en mal de succès face à l'artiste reconnu et sociable qui s'est établi à la force du poignet.

Malgré ses défauts hérités d'une exigence de qualité, Cézanne et moi éclairera tout élève ayant eu à se frotter à Zola dans sa scolarité, que ce soit sur la question de la biographie évidemment (les origines sociales, sa relation avec son épouse, les soirées de Médan, sa passion d'homme mûr pour Jeanne), mais aussi du travail d'investigation sociale mené par l'auteur des Rougon-Macquart, tout comme d'une plongée passionnante dans L'œuvre, dont le protagoniste torturé, Claude Lantier (le fils de Gervaise Macquart dans L'Assommoir) aurait été inspiré à Zola par Cézanne et serait à l'origine de leur brouille (cette hypothèse a été remise en cause par la découverte d'une nouvelle lettre de novembre 1887 postérieure à L'œuvre, publiée en mars 1886 dans laquelle Cézanne écrit : « Mon cher Émile, / Je viens de recevoir de retour d’Aix le volume La Terre, que tu as bien voulu m’adresser. Je te remercie pour l’envoi de ce nouveau rameau poussé sur l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. […] Quand tu seras de retour j’irai te voir pour te serrer la main. »).

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