Image du film Les Hommes libres

"Lorsqu’on réfléchit à la Seconde guerre mondiale, on ne pense jamais à la situation des immigrés"

Entretien

Les Hommes libres

Dans Les Hommes libres, Ismaël Ferroukhi exhume l'histoire méconnue des maghrébins pendant l'Occupation allemande. L'historien Benjamin Stora nous donne son point de vue sur le film et nous aide à faire le point sur le contexte de l'époque.
Qu'avez-vous pensé du film d'Ismaël Ferroukhi ?

Benjamin Stora : C’est un film courageux car il montre la vie d’hommes invisibles dans Paris occupé, dont personne ne soupçonnait l’existence jusqu’à présent. Sur un plan historique, lorsqu’on réfléchit à la Seconde guerre mondiale, on ne pense jamais à ces immigrés. L’autre mérite du film, c’est de présenter le point de vue des Maghrébins résistants. Même si d’autres de ces hommes ont collaboré, c’est le parti-pris d’Ismaël Ferroukhi qui est tout à fait légitime, extrêmement audacieux. 
Par ailleurs, dans le contexte actuel, c’est un sujet particulièrement difficile car la situation n’est pas propice aux rapprochements communautaires. Montrer un film sur le rapprochement entre Juifs et Musulmans constitue à mes yeux un acte de courage. Et c’est ce qui m’a séduit dans ce projet qui nous éclaire sur un aspect méconnu : le lien entre ces deux communautés dans ce moment si particulier

Quelle était la réalité de la population d’origine algérienne et maghrébine en France et à Paris au début des années 40 ?

Benjamin Stora : En France, la population maghrébine est d’environ 100 000 hommes en 1939, dont 80% sont des Kabyles. Ils sont arrivés entre 1919 et 1939 et se sont installés essentiellement en Ile-de-France, dans le Nord-Pas-de-Calais, en région lyonnaise, autour de Marseille, et dans l’est du pays. 
En réalité, ils ont épousé la carte de l’implantation industrielle de la France de l’époque. Ce sont souvent des hommes seuls et âgés, d’origine paysanne. A l’époque, l’immigration familiale n’existait pas, et n’a débuté que dans les années 1950, au moment de la guerre d’Algérie. Si la plupart d’entre eux viennent d’un territoire considéré comme français – l’Algérie –, eux ne sont pas vus comme français et ne sont pas non plus recensés dans les statistiques comme étrangers ou sujets coloniaux, puisque l’Algérie fait partie de la France. Dans l’Algérie de l’époque, les Algériens musulmans n’avaient pas la nationalité française. Ni Français, ni étrangers : ce sont donc des "hommes invisibles". Ils n’ont aucune existence juridique ou culturelle et sont relégués au bas de l’échelle sociale. Leur engagement dans l’action politique passe par le nationalisme algérien, qui naît avec les organisations Etoile nord-africaine ou Parti du Peuple Algérien : c’est ce qui leur donne une "visibilité", un sens à leur vie d’exilé. 
Quand la guerre éclate en 1939, une partie de ces hommes reste en France, et la moitié environ part sur les routes de l’exode, comme la plupart des Français, pour tenter de rejoindre l’Afrique du Nord. Les hommes restés en France – autour de 50 000 – continuent de travailler dans les usines puisque la quasi-totalité d’entre eux sont des ouvriers. Vers la fin de l’année 1942, la majorité d’entre eux iront construire le mur de l’Atlantique, affectés par le service de travail allemand sur ce chantier.

Sont-ils victimes de racisme ou d’intolérance de la part de la population française ?

Benjamin Stora : C’est compliqué car, encore une fois, ils sont très peu visibles. Ils vivent à Nanterre, Asnières, Gennevilliers et Boulogne qui correspondent aux grands centres industriels. On les trouve aussi dans quelques arrondissements de Paris, comme les 14ème, 18ème et 19ème. Mais le sentiment qui domine à leur égard, c’est la complète ignorance, puisqu’ils ne sont ni représentés, ni connus. Cette "non-existence" correspond à une forme de racisme par le mépris, l’ignorance.

La Mosquée de Paris a-t-elle collaboré avec l’occupant et le régime de Pétain ?

Benjamin Stora : Comme l’ensemble des institutions françaises de l’époque, la Mosquée de Paris a collaboré avec le régime de Pétain et les autorités allemandes. Mais, individuellement, certains membres de la Mosquée ont refusé la politique du pouvoir en place.

A contrario, certains Maghrébins ont-ils été résistants ?

Benjamin Stora : On retrouve des ouvriers maghrébins, surtout algériens, dans la Résistance par l’intermédiaire de leur engagement politique antérieur. En 1936, beaucoup d’entre eux ont participé aux manifestations du Front Populaire dans les usines. A cette époque, la fraternité politique s’est nouée autour des grèves ouvrières et certains ouvriers maghrébins deviennent solidaires de leurs camarades français qui s’engagent dans la Résistance. 
Mais cela reste difficile pour eux d’agir car ces "hommes invisibles" sont exclus sur tous les plans. On les voit dans la Résistance, surtout dans les syndicats et les organisations clandestines, à partir de 1942-43. Il faut savoir que la majorité des Algériens engagés politiquement sont des militants nationalistes : ils suivent Messali Hadj, leur grand leader, qui a refusé la collaboration avec l’Allemagne et a été condamné en 1941 au bagne et à la confiscation de tous ses biens par le régime de Vichy. Mais il existe néanmoins une forte minorité favorable à la collaboration, qui croit dans les promesses allemandes de libération de l’Algérie.

La Mosquée de Paris délivrait-elle vraiment des attestations d’appartenance à l’Islam pour protéger les Juifs ?

Benjamin Stora : Il n’y a pas eu de décision centralisée de la Mosquée de Paris délivrant de façon systématique et massive ce type d’attestations. Mais il y a eu des cas isolés, essentiellement à la demande de Juifs sépharades, qui parlaient l’arabe et habitaient Paris. Certains d’entre eux, pour éviter de se faire rafler, se sont fait passer pour des Musulmans puisqu’ils étaient circoncis et s’exprimaient en arabe lorsqu’ils étaient interpellés par la police. Il leur était donc facile de se faire passer pour ce qu’on appelait à l’époque des Mahométans, selon  l’expression utilisée par les Allemands. Le cas le plus célèbre, évoqué dans le film, est celui du chanteur Salim Hallali, inspiré d’une histoire vraie. Ce chanteur de musique andalouse a été de la sorte protégé pendant cette période là.

Pouvez-vous nous parler des cabarets de musique orientale qui existaient à Paris à cette époque ?  

Benjamin Stora : Ils ont commencé à exister à la fin des années 1930 et correspondaient à une mode pour l’exotisme née après l’Exposition coloniale de 1931-1932. On avait vu apparaître ce qu’on appelait à l’époque l’Art Nègre et par extension la musique orientale, à la limite de la folklorisation : les chanteurs venaient d’outre-mer et ont donné naissance aux cabarets orientaux à partir de la fin des années 30. Ils se sont interrompus pendant la guerre, mais ont été préservés dans le cadre de la Mosquée de Paris, qui était un des derniers lieux de production de musique orientale pendant l’Occupation. Et cette vague de cabarets a repris de l’ampleur après la guerre : entre 1945 et 1950, de nombreux cabarets ont ainsi vu le jour à Paris, notamment rue de la Huchette.

Qui était Si Kaddour Ben Ghabrit, qu’incarne Michael Lonsdale ? 

Benjamin Stora : C’est un personnage emblématique de la France de cette époque-là, qui se trouvait dans une grande ambiguïté, proche à la fois des autorités françaises pétainistes et collaborationnistes, et proche du Sultan du Maroc, qui protégeait les Juifs à cette époque et avait refusé de les livrer aux autorités de Vichy. 
Au moment du débarquement anglo-américain au Maghreb, en novembre 1942, Ben Ghabrit est coincé par les autorités allemandes qui le pressent de rompre ses liens avec le Sultan et de collaborer franchement. Il est obligé de se soumettre. C’est un exercice d’équilibriste extrêmement compliqué. Après la guerre, il sera décoré de la médaille de la Résistance et restera à la tête de la Mosquée de Paris jusqu’à sa mort en 1954.
 

Vital Philippot

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