Des Hommes © David Koskas - Synecdoche - Artemis Productions

"Ce qui est intéressant dans "Des hommes" c’est sa lecture de ce conflit comme secret de famille"

Adapté du roman de Laurent Mauvignier, Des Hommes, le nouveau film de Lucas Belvaux, se penche sur les traumatismes laissés par la guerre d’Algérie sur toute une génération d’appelés du contingent. L’historien Benjamin Stora revient avec nous sur les spécificités de ce conflit et sur le silence qui continue à entourer cette période de l’histoire.

Qu’avez-vous pensé du film de Lucas Belvaux ?

Benjamin Stora : Ce qui est intéressant dans le film c’est sa lecture de ce conflit comme d’un secret de famille. Et on le sait un secret de famille c’est une violence sourde, très noire, enfouie… mais qui ressort inexorablement un jour ou l’autre. Les mécanismes de fabrication de l’oubli se sont mis en place dès la guerre. Du côté français cela a été la négation de la guerre elle-même, le refus de reconnaître la violence, les tortures et les exécutions sommaires. Du côté Algérien, la cruauté de la guerre secrète entre FLN et MNA et le massacre en masse des harkis en 1962. Le film exprime bien ce qu’a été ce conflit : une déchirure atroce entre des gens qui s’imaginaient appartenir à la même famille. À cela s’ajoute l’arrachement, côté français. Ce sont des jeunes de 18 ou 20 ans qui ont été appelés en Algérie dans le cadre d’un service militaire de 18 mois, mais qui a été allongé jusqu’à 30 mois. Ils n’ont pas eu le choix. Ils devaient quitter leurs familles, leurs fiancées, leurs études ou leurs emplois. Ces jeunes gens sont entrés dans la guerre en aveugles, sans être prévenus de ce qu’ils allaient y voir et y faire. Beaucoup en sont sortis murés, transformés. Certains ont été "cassés" à vie. En tout cas tous ont vu leurs repères complètement brouillés. Le pari du film était de rester à hauteur de ces hommes et je trouve que c’est réussi.

Quelles étaient la spécificité de la relation de la France à l’Algérie par rapport à ses autres colonies, notamment du Maghreb ?

BS : La grande singularité de l’Algérie est qu’elle a été "intégrée" à la France administrative, ce qui veut dire qu’elle était considérée comme faisant partie des départements français et qu’elle était gérée par le ministère de l’Intérieur en France. Les autres colonies comme le Maroc, la Tunisie, l’Indochine ou le Sénégal étaient considérées comme des protectorats alors que l’Algérie était un prolongement de la France.
Elle avait une autre grande singularité : les droits n’étaient pas les mêmes pour toutes les personnes résidant sur le territoire. L’égalité juridique complète (un homme = une voix) n’était pas respectée. Pendant très longtemps, ceux qui appartenaient à la religion musulmane, les Algériens musulmans, n’ont pas pu voter. Cela entrainait une contradiction entre les principes proclamés de la République, valables dans tout le pays dont l’Algérie faisait partie, et la non mise en application des principes républicains d’égalité.

Dans un entretien avec Lucas Belvaux, vous parlez de la guerre d’Algérie comme de "la guerre des proches".

BS : Ce n’était pas une guerre conventionnelle. Ce que montre le film c’est une double, et même triple, guerre civile. Les Algériens contre les Français, les Algériens entre eux et les Français entre eux. C’était la guerre entre gens qui se connaissaient. Cela ne pouvait qu’être une "sale" guerre. Le film le montre très bien ainsi que les dégâts irréparables sur ceux qui y ont participé.

Le film situe les événements au cours de l’année 1960. À quelle phase de la guerre cela correspond-il ?

BS : 1960 est une année particulière pendant laquelle le général de Gaulle fait connaître ses intentions en Algérie. Il annonce qu’il veut avancer vers l’autodétermination, ce qui provoque une cassure au sein de la société française et au sein de l’armée. Pour les partisans de l’Algérie française, l’autodétermination est inimaginable puisque l’Algérie fait partie de la France. Il faut donc combattre la sécession d’un territoire français. Pour d’autres, notamment au sein des appelés du contingent, l’Algérie n’est pas la France et si les Algériens veulent l’indépendance, ils sont à même de décider de leur avenir. En janvier 1960 se déroule la semaine des barricades à Alger. Une partie de la population européenne se soulève contre la politique algérienne du Général de Gaulle. En décembre, à l’autre extrémité de l’année, les Algériens musulmans descendent dans la rue pour manifester en faveur de l’indépendance de l’Algérie. L’année 1960 marque une polarisation très nette entre adversaires et partisans de l’Algérie française.

Et sur le plan militaire ?

BS : En février 1959 a été lancé le "plan Challe", qui orchestre une montée en puissance des opérations militaires. Celles-ci ont pour but de détruire les unités de l’ALN de l’intérieur, en occupant de façon permanente leurs positions, notamment dans les massifs montagneux où elles s'abritent.

À combien estime-t-on le nombre d’appelés français qui ont servi en Algérie pendant la période ? Est-ce que toute une génération a été concernée ?

BS : Tous les hommes nés entre 1932 et 1943 sont partis en Algérie, sauf quelques sursitaires qui ont pu échapper à cette conscription face à l’envoi obligatoire. Un peu plus d’un million cinq cent mille hommes sont partis en Algérie, venant de toutes les couches sociales et de toutes les régions de France. Cet engagement n’a rien à voir avec d’autres guerres coloniales comme la guerre d’Indochine.

Le film insiste sur le poids du silence, et l’impossibilité des appelés à faire entendre leur expérience à leur retour en France. Comment une expérience partagée par autant de jeunes Français a-t-elle pu être ainsi passée sous silence  

BS : Plusieurs explications sont possibles. Tout d’abord, les expériences de ces hommes n’étaient pas les mêmes suivant les régions. Ceux qui étaient engagés dans les opérations de terrain n’avaient pas le même vécu que ceux qui étaient à l’intérieur des villes et s’occupaient de l’intendance ou de l’administration. Les souvenirs sont aussi différents en fonction de l’intensité de la guerre. Elle n’était pas la même en 1956 et en 1962.
Tous ces hommes ont cependant quelque chose en commun : ils ont quitté la France métropolitaine entre 18 et 19 ans jusqu’à leurs 21 ou 23 ans. L’Algérie a représenté pour eux un premier voyage, la découverte d’un certain Orient. Dans les années 50, la France était encore très rurale et beaucoup de jeunes hommes n’avaient jamais voyagé. La peur est un autre souvenir commun. Même s’ils n’ont pas tous participé aux opérations ou été engagés dans des combats, ils partageaient tous l’incertitude, la précarité et l’angoisse du lendemain.
Les jeunes Français de cette génération ont été arrachés à leurs familles. À l’époque, le service militaire durait trente mois, ce qui est considérable à un âge où l’on fait des études, où l’on commence à travailler, où l’on fait des rencontres et l’on se marie… Ils ont été arrachés à leur vie à un âge décisif. Lorsqu’ils sont revenus d’Algérie, trente mois après leur départ, la France avait considérablement changé. Elle était devenue pendant cette période le pays des trente glorieuses, de la consommation, des vacances, des HLM, des voyages. Elle était passée du noir et blanc à la couleur, de Jean Gabin à Jean-Paul Belmondo. Ils sont revenus dans un monde en profonde transformation sociale, celui de l’individualisme de la consommation, dans lequel ils ne pouvaient pas parler ou transmettre leurs expériences, parce que tout allait trop vite. Lorsque la génération du baby-boom est arrivée brusquement sur la scène après mai 68, elle n’a pas entendu la parole des anciens d’Algérie qui leur semblait ringarde, archaïque et déplacée. Face à tout cela, ces anciens ont donc décidé de faire leur vie, de se marier, d’avoir des enfants, un travail. En se disant qu’ils communiqueraient plus tard sur ce qu’ils avaient vécu.

De quelle manière ce silence a-t-il pesé sur la société française ?

BS : La société française n’a pas eu conscience de la gravité du traumatisme et du choc subis par ces appelés qui étaient pourtant très nombreux. Aujourd’hui, si vous êtes victime d’un attentat vous êtes pris en charge par une cellule psychologique. Pas à l’époque. Ces hommes qui revenaient d’Algérie avaient vu des camarades mourir, ils avaient vu se commettre des atrocités. Pourtant, quand ils arrivaient en France, personne n’était là pour les accueillir et les écouter. Ils se sont enfermés dans le silence et les effets de ce déni ont été très néfastes. Il a fallu attendre trente ou quarante ans pour que le couvercle soit soulevé. La guerre d’Algérie est, au fur et à mesure, devenu un secret de famille que l’on n’ose pas aborder ou dont on parle, comme le montre le film, dans les repas de famille. La personne est incomprise, traumatisée, en colère.
Cela a aussi entraîné de la rancœur et un esprit de revanche, notamment par rapport à l’immigration algérienne en France. Les Français découvrent, encore aujourd’hui, l’ampleur de ce qu’ont vécu les Algériens eux-mêmes de l’autre côté de la Méditerranée, cette guerre terrible et très longue. Les travaux d’historiens n’ont jamais cessé sur le sujet mais j’ai remarqué que ce sont toujours les films et les romans qui permettent l’accélération de la mémoire. Les films sont particulièrement importants car la masse des livres écrits sur la guerre d’Algérie n’a jamais réussi à rompre le consensus sur le silence. Seuls les films ont cette force.

Le film montre le personnage de Feu-de-Bois devenu, en vieillissant, violemment raciste. Le romancier Laurent Mauvignier a déclaré à propos de son roman : "La guerre d’Algérie n’est pas finie. Le Front national, c’est la guerre d’Algérie." Peut-on dire d’après vous que le racisme anti-maghrébin et anti-musulman est la continuation de la guerre par d’autres moyens ?

BS : Certaines corrélations existent mais il faut souligner qu’entre temps le monde a changé. Soixante années ont passé et ont vu notamment l’émergence de l’islamisme, y compris en Algérie. Certains éléments nouveaux sont venus interférer et obscurcir la situation, mais il est vrai que le fait de ne pas regarder en face cette histoire, de fonctionner dans le déni, nous a empêché de traiter le mal à la racine.

Benjamin Stora est professeur des universités. Il a enseigné notamment l’histoire du Maghreb contemporain et de l’immigration maghrébine en Europe à Paris XIII et à l’INALCO. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la guerre d’Algérie dont le plus récent, Une mémoire algérienne, est paru aux éditions Robert Laffont en mars 2020. En juillet 2020, le Président de la République lui a confié une mission sur "la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie."

 

Par Pauline Le Gall

Des hommes

de Lucas Belvaux 101 minutes 2021