Et si le rap était aussi une affaire de filles, de désir et d’émancipation ? Dans Cœur béton, le temps d’un atelier de rap, Kenza cherche sa voix, ses mots et le courage d’affirmer qui elle est. Face à elle, Oréade, rappeuse engagée et professeure charismatique, ouvre le champ des possibles. Entre punchlines, amitiés et premiers émois, ce court-métrage fait rimer affirmation de soi et liberté. Rencontre avec sa réalisatrice, Enrika Panero, qui nous raconte la naissance du film, le travail avec de jeunes comédien·nes et la volonté de faire entendre des voix qui peinent parfois à se faire entendre.
Quelle est la genèse de ce court-métrage?
Le point de départ du film, c'était l’idée de raconter le désir entre deux filles au sein d'une cité de banlieue et la difficulté d’y vivre son intimité. J'avais également envie que cela se passe dans un contexte de rap. Je suis allée dans les quartiers un peu sensibles de Marseille observer des ateliers de rap et, là-bas, on se rend compte que les filles ont beaucoup de difficultés à dire leurs textes à voix haute. La plupart du temps, elles les font rapper soit par l’enseignant·e, soit par les garçons. Ce fossé entre les garçons et les filles m'avait alors beaucoup interpellée.
Et puis j’ai rencontré Florent Sauze qui est devenu co-scénariste du court métrage. Nous avons commencé par construire une histoire autour d'un désir, autour d'une prof et son élève. De là sont nés les premiers textes de rap. C’était important pour moi de faire comprendre que les filles aussi peuvent s’exprimer et s’affirmer.
Une troisième scénariste, Valérie Leroy, est ensuite venue donner un peu de souffle à l'écriture. Au départ, nous racontions l’histoire du point de vue de la prof et nous avons finalement décidé de la raconter du point de vue de la jeune fille. Cela nous semblait un peu plus fort et permettait à un public jeune de pouvoir s'identifier. Les textes ont aussi évolué en fonction de ce que nous voulions dire.
Dans le texte d'Oréade « Amazones ou guerrières », il y a clairement un message féministe...
Dans la chanson « Amazones ou guerrières », Oréade exprime clairement l’idée qu'il est absolument nécessaire de s'affirmer. Kenza étant fan d'Oréade – elle a des posters dans sa chambre, etc. –, l’idée d'être une amazone ou une guerrière constitue pour elle une référence. Au fur et à mesure du film, elle comprend l’importance de pouvoir lutter là où on est et affirmer qui on est.
Pourtant Oréade est très indulgente avec les garçons de l’atelier.
Au départ, nous réfléchissions à un personnage un peu plus punchy, un peu plus fort. Mais cela ne collait pas avec l’état d’esprit des ateliers que j'avais pu voir où il y avait aussi des profs femmes. Elles étaient plus dans la conciliation. Elles essayaient de faire passer des choses autrement que par la force. Je ne voulais pas que l’atelier soit réduit à un combat garçon-fille. Je voulais qu’on voie les participants apprendre à se connaître et à évoluer ensemble.
Et donc, comment as-tu choisi les comédiens ?
Avec la directrice de casting, Minna Prader, nous avons effectué un long casting, dans toute la France, pour trouver les deux jeunes femmes. Pour le rôle d’Oréade, j’ai repéré Calypso Buijtenhuijs, alias Sopycal, sur le tremplin musical « RappeuZ », sur Instagram. Nous avons fait plusieurs essais et, tout de suite, cela me paraissait évident qu’elle incarnerait Oréade parce qu'il y avait une douceur chez elle et une façon d'être très féminine aussi. Elle ne représentait pas l'archétype de la lesbienne qu'on peut voir dans certains films. Je trouvais qu'elle apportait au personnage quelque chose de tendre, de doux, qui m'intéressait.
Pour le rôle de Kenza, Mey Ben El Fellah nous a envoyé une vidéo dans laquelle elle faisait un freestyle assez impressionnant. Nous avons tout de suite eu envie de la rencontrer. Elle n'avait jamais tourné et s’est cependant montrée tout de suite très naturelle, très à l'aise. Une espèce d'évidence naturelle s’est dégagée de notre rencontre. Nous avons ensuite organisé un casting avec les deux comédiennes et cela a matché tout de suite entre elles.
Pour les rôles des garçons de l’atelier et les copines de Kenza, nous les avons castés par groupes de deux ou trois, sans qu’ils se connaissent d’avant. Nous les avons fait improviser pour voir s’il se dégageait quelque chose d’amical, de la punchline, de la vanne.
Et ensuite, vous avez tourné où et quand ?
Nous avons tourné à Saint-Ouen, en avril 2022, pendant cinq jours.
Comment as-tu choisi les décors ?
J'avais remarqué ces cités très colorées à Saint-Ouen. J'ai trouvé que cela pouvait donner une cité un peu joyeuse. Le skatepark, avec ses gradins, me faisait penser à une espèce d'arène romaine. L'idée du conservatoire est venue par hasard, parce qu'au départ, je cherchais plutôt des préfabriqués, je voulais quelque chose de plus contemporain. Et puis je me suis dit : « Pourquoi pas du rap dans un conservatoire ? » Le côté un peu transgressif et le contraste me plaisaient. J’aimais bien l’idée de casser un peu les codes du hip-hop.
Comment as-tu dirigé les comédiens ?
L'idée, c'était que cet atelier soit vivant, dans un style documentaire, qu'on ait vraiment l'impression d'être à l'intérieur, sans que ce soit trop posé, trop fixe. Je voulais que cet atelier soit en mouvement. Il y a eu beaucoup de travail de répétition avec les comédiens. Je les ai fait beaucoup improviser sur les textes pour qu’ils puissent s’en libérer. Je ne voulais pas qu’ils restent accrochés aux mots, sauf pour les textes de rap bien sûr, parce qu'il fallait poser le son. Mais en ce qui concerne tout le travail de vannes entre eux, je voulais quelque chose de libre, qu'ils ne s'arrêtent pas au scénario. Il fallait qu'on sente que les personnages se connaissaient, qu’ils étaient amis et qu’ils étaient attentifs les uns aux autres. Enfin, je ne voulais pas qu’ils se censurent parce que c’est un film sur la parole et je souhaitais donc la leur donner.
Avaient-ils déjà rappé, tous ces jeunes, avant de jouer dans Cœur béton ?
Pour les rôles d’Oréade et Kenza, c’était une condition sine qua non. Il fallait qu’elles sachent poser un texte sur un son et avoir la bonne rythmique.
Quant aux garçons qui participent à l’atelier, ils avaient tous un lien avec la musique : soit ils étaient musiciens, soit rappeurs, soit acteurs, ou tout à la fois. Ils ont des niveaux très différents et c’est ce qui fait la véracité de cet atelier. Ça rend les choses plus authentiques. Je tiens à préciser que les textes de rap des garçons, à la fin, sont d’eux. Dans cette séquence, rien n’a été écrit, ce sont des improvisations.
Et, justement, comment la musique a-t-elle été composée ?
La musique a été composée par Sébastien Damiani, qui nous a été conseillé par le festival « Music & Cinema » de Marseille. C'est un compositeur qui allie l'opéra et le rap depuis des années et il était le mieux à même, je pense, de faire la musique de ce film. Il m'a proposé beaucoup de choses car nous voulions réaliser un film entièrement musical. Mais la musique prenait le dessus sur les émotions et l'histoire alors nous en avons retiré un peu.
Pour nous inspirer, nous avons écouté beaucoup de drill britannique et beaucoup de hip-hop français. Pour le rap d’Oréade, ma référence était Casey, une rappeuse très engagée, qui fait du rap conscient, avec des textes féministes. Pour le rap de Kenza, nous voulions quelque chose de plus juvénile, un peu plus drill, moins trap. Ce sont deux raps qui s'opposent... mais en fait pas vraiment.
Comment avez-vous conçu le personnage d’Oréade ?
C’était important pour moi que le personnage d’Oréade se distingue de l’artiste, Sopycal, le personnage de rappeuse joué par Calypso Buijtenhuijs dans la vraie vie. Tout est construit et en particulier la coiffure et le style vestimentaire. En termes d'image et d'identité visuelle, Sopycal a un style très affirmé. Il fallait qu’elle accepte et s’approprie le look du personnage d’Oréade. Ce look, nous l’avons cherché ensemble et nous avons construit un personnage haut en couleurs, avec des cheveux rouges et jaunes, très féminine, avec les ongles très longs. Nous voulions quelqu'un qui ne soit pas en demi-teinte.
C’est un personnage qui doit fasciner Kenza, qui doit la pousser à sortir d'elle-même. Et pour qu'il la fascine, il faut qu'il ait une identité visuelle marquée. Si Oréade avait été une professeure lambda, peut-être que Kenza n'aurait pas osé sortir son carnet devant tout le monde ou peut-être qu'elle n'aurait tout simplement pas osé venir à cet atelier.
Et il y a aussi une attraction physique, un désir sexuel...
Oui, tout à fait, il fallait que le désir sexuel soit possible, que l’attraction soit crédible et que cette rencontre entre les deux femmes puisse être possible.
Et les autres personnages, tous les jeunes, ont-ils leurs propres looks ou les avez-vous construits ?
Nous voulions que chaque personnage soit bien marqué visuellement sans que ce soit une caricature. Certains sont venus avec leur propre look, comme Saül. R (qui joue Max), avec son ensemble rouge, à la fin du film, ou encore Najim Zeghoudi (qui joue Ryad), avec ses survêt’. Pour Aboubacar Bidanessy (qui joue Abdou), en revanche, tout a été construit. Quant à Aidan Le Groumellec (qui joue Brian), nous lui avons attribué un look un petit « polo serré ».
C’est avec la directrice artistique Marianne Rapegno que nous avons construit tous ces personnages, toutes ces identités visuelles. Elle a proposé beaucoup de choses en termes de costumes et de coiffures et s’est révélée d'une grande aide, en plus de la costumière Floriane Gaudin et de la maquilleuse-coiffeuse Clémence Blaise. Cela a été tout un travail en amont ! J'ai eu beaucoup de chance d’avoir plusieurs semaines de préparation avant le tournage.
Comment as-tu travaillé avec le directeur de la photographie, Quentin de Villers, pour mettre en lumière tous ces personnages ?
Au départ, j'avais deux références cinématographiques en terme de lumière : Fish Tank d'Andrea Arnold (Royaume-Uni, 2009) et Marlon, un court-métrage de Jessica Palud (France, 2017). Dans ces deux films, la lumière est à la fois urbaine et naturaliste, légèrement stylisée. Comme Quentin de Villers vient du documentaire, il avait une approche un peu hybride, entre la fiction et le documentaire. L’image a un léger voile et cela me plaît beaucoup.
Quentin a été très surpris par le choix du conservatoire comme lieu de l’atelier de rap. Ce choix contrastait beaucoup avec notre premier choix, des préfabriqués urbains, en acier. Je lui ai dit : « Mais non, tu verras, le conservatoire, ça peut donner quelque chose de différent, d’inattendu ! » D’ailleurs, nous avons joué avec ce décor. Lorsqu’elles entrent, les copines de Kenza, disent : « Vas-y, mate le palace ! »
Pour Quentin, ce n’était pas évident de tourner dans le conservatoire, parce que la salle, avec ses grandes baies vitrées, était faite d'une façon que nous ne pouvions pas l'éclairer comme nous voulions. Mais il a réussi la prouesse de le faire et je l'en remercie.
C’était la première fois que Mey Ben El Fellah se retrouvait devant une caméra, sous les feux des projecteurs. Comment le tournage s’est-il passé avec elle ?
Avec Mey, devant la caméra, tout s’est très bien passé, tout simplement parce qu’elle ne joue pas. Elle n’avait pas les tics qu'on peut avoir parce qu'on surjoue, lorsqu’on fait du théâtre. Je lui ai dit : « Tu as juste à être et à vivre la scène et c'est tout, je ne te demande rien d'autre. » Elle répondait toujours « ok », donc cela a été simple avec elle, dès les essais, et aussi pendant les répétitions. Elle s’est beaucoup identifiée au personnage et était donc complètement dedans. Cette Kenza, c'était elle, c’était cette jeune fille qui rêve ses textes mais qui n'ose pas les déclamer devant les autres, ni affirmer un désir aussi profond.
Et la scène du baiser, comment l’avez-vous tournée ?
La scène du baiser, cela a été plutôt simple de la tourner parce que nous l'avions répétée. Cela a permis de la désacraliser un petit peu. Il fallait instaurer de la confiance entre les deux comédiennes, qu'elles soient rassurées quant au fait que ce ne serait qu'un baiser, que je ne demanderais rien d’autre. Cela rassure les actrices de savoir quand on s'arrête de filmer. Nous voulions que la caméra soit près des corps et des visages. Et je ne sais pas vraiment l’expliquer, cela a été simple. En fait, nous avons fait très peu de prises. Je pense que les comédiennes savaient que cela allait être beau.
Tu as présenté le film dans plusieurs festivals. Comment ont réagi les jeunes spectateurs ?
Les spectateurs ont systématiquement été très surpris. La première projection a eu lieu dans le cadre du festival CinéBanlieue, à Saint-Denis (93), et les jeunes ont été un peu choqués par le baiser. Cela montre bien qu'il y a des choses à faire, à continuer à faire, à travailler davantage avec les adolescents.
Et pourtant, ce baiser est très pudique...
Je ne sais pas vraiment si c'est le rapport prof-élève qui a choqué ou si c'est le fait que ce soient deux femmes. J'ai eu du mal à cerner les réactions car, ce jour-là, il n'y a malheureusement pas eu de discussion avec le public à l’issue de la projection.
Dans les autres festivals, de manière générale, le film est plutôt bien reçu. Il me semble que c'est un film qui peut aider à ouvrir des discussions. Je l'espère en tout cas.
Et Mey Ben El Fellah, comment a-t-elle reçu le film lorsqu’elle l’a vu terminé ?
Je pense que Mey était fière de son travail, elle était fière de l'avoir fait. Je crois aussi qu’elle a envie de prolonger un peu l’expérience. Je sais qu'elle a sorti des sons sur Instagram en tant que rappeuse. J’en conclus que certaines choses se sont débloquées pour elle et c'est vraiment une bonne nouvelle.
