La marche©Europacorp

La Marche : la feel good history

Critique
de Nabil Ben Yadir
120 minutes 2013

Le cinéma français n'est pas particulièrement tendre avec son histoire : pour une Révolution française célébrant, à l'occasion du bicentenaire, les idéaux de 1789 (et encore, ça se gâtait un peu dans la deuxième partie), combien de Vénus noire (sur le racisme pré-colonial), de Rafle (sur la collaboration) ou d'Ennemi intime (sur la torture en Algérie) ? Le ton "positif" de La Marche, fait d'héroïsme et de bons sentiments, tranche avec la production actuelle, au point que certains critiques on pu parler de traitement "à l'américaine". On peut pourtant rapprocher le film de Nabil Ben Yadir d'un autre film historique récent : Indigènes de Rachid Bouchareb. Dans les deux cas il s'agit d'écrire une "histoire parallèle" du vingtième siècle, en y réintègrant ceux que le récit national avait écartés jusque-là, colonisés, immigrés, français d'origine étrangère, ou cantonés au rôle de victime…

Le producteur et le réalisateur de La Marche voulaient absolument que leur film sorte pour les trente ans de la "Marche pour l'égalité et contre le racisme" : au-delà de l'intérêt commercial bien compris à se placer sous les feux médiatiques d'une commémoration, il y a chez ces jeunes gens (le producteur Hugo Sélignac n'a pas trente ans) l'envie de faire œuvre de mémoire, et de présenter aux nouvelles générations un épisode aussi méconnu qu'emblématique de l'histoire récente.

Pour ce faire, le film fait le pari de la fiction historique : si tous les noms des personnages ont été changés (Toumi Djaïdja devient "Mohamed", Christian Delorme le "père Dubois") pour donner un peu d'air à la fiction, le film respecte dans les grandes lignes les faits et la chronologie… Surtout, il parvient à poser les éléments contextuels permettant de comprendre les ressorts d'un événement aujourd'hui trentenaire. La Marche nous parle en effet d'un temps "que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître", d'une France de 1983 pas encore remise de son passé colonial : le montage d'archives du générique rappelle le racisme qui imprègne les représentations (les imitations de Michel Leeb se téléscopent avec la victoire de Yannick Noah à Rolland-Garros), ainsi que les nombreux crimes racistes (habillés en "bavures" quand ils étaient le fait de policiers) commis à l'encontre de Maghrébins. C'est d'ailleurs une balle tirée par un membre des forces de l'ordre sur Toumi Djaida (Mohamed dans le film) venu au secours d'un jeune attaqué par un chien policier, qui tiendra lieu d'événement déclencheur : sur son lit d'hôpital le jeune président de l'association SOS Avenir Minguettes a l'idée d'une marche pacifique inspiré de Gandhi et de Martin Luther King…

Entre road movie et épopée, le film raconte ainsi la constitution d'un petit groupe informel de marcheurs, aidé par la figure tutélaire d'un pasteur protestant (le père Dubois) et son parcours semé d'embûches sur les routes de France, jusqu'à l'apothéose de la manifestation parisienne du 3 décembre 1983. Ça grince parfois un peu, à l'articulation entre la petite histoire et la grande, entre archives et images d'aujourd'hui, entre scènes de comédie et dialogues plus explicatifs. Mais le film "emporte le morceau" grâce à ses acteurs, connus (Olivier Gourmet, Hafsia Herzi, Jamel Debbouze dans un rôle un peu prétexte) et moins connus (mention spéciale à M'Barek Belkouk et à Philippe Nahon). Dès les premières scènes, montrant le quotidien des Minguettes, le réalisateur belge des Barons sait donner à cette épopée un côté picaresque et un ton bienvenu de comédie à l'italienne. La dimension la plus attachante du film réside d'ailleurs dans cette notion de collectif, du petit groupe initial jusqu'aux 100 000 personnes de la manifestation parisienne : à la différence de l'individualisme qui marque le cinéma américain (le "one man can make a difference", voir Harvey Milk ou les multiples biopics consacrés à des figures historiques), le film de Nabil Ben Yadir met en avant la dimension collective de l'action politique.

Hélas, pour les besoins du spectacle, le film force un peu sur la "success story", en évacuant complètement la question de l'après-marche… Entre assignation identitaire (la "Marche pour l'égalité et contre le racisme" devint rapidement "Marche des beurs"), récupération politique (l'association SOS Racisme, instrumentalisée par le Parti Socialiste) et absence de réponses concrètes aux revendications des "marcheurs" (à part la carte de séjour de dix ans pour les immigrés) le bilan est maigre, et le trentenaire a un goût un peu aigre. La Marche fait de la "feel-good history", quitte à se retrouver en porte-à-faux avec la réalité historique et celle de la France d'aujourd'hui (débats obsessionnels autour de l'immigration, de l'islam ou des roms, renouveau de la parole raciste, enracinement du Front National dans le paysage politique)… Mais pourquoi pas, sachant qu'il s'agit bien d'une fiction et pas d'un traité d'histoire ? Dans le dossier de presse du film, le Gandhi de Richard Attenborough (sorti en 1982 en France) est cité plusieurs fois pour avoir profondément inspiré Toumi Djaïda. Il s'agit donc bien de construire une mythologie à l'usage des jeunes d'aujourd'hui et de demain, de tirer du passé des modèles positifs vers lesquels se projeter. Car il n'y a pas que dans la colère ou l'indignation que se construit la révolte : l'admiration et l'exaltation peuvent en être un ferment tout aussi efficace.

Même si la Marche de 1983 peut sembler un élément anecdotique dans des programmes très chargés, ce film très accessible peut constituer un outil intéressant en classe, à la fois en Histoire (principalement en Première, pour étudier les rapports entre immigration et société française au XXème siècle) et en ECJS (sur les principes universels promus par les marcheurs, mais aussi pour leur mode d'action, bel exemple de mobilisation citoyenne). Le site du film propose un long dossier pédagogique, pas directement tourné vers une utilisation en classe, mais proposant plusieurs entretiens et analyses intéressantes sur la marche de 1983. On renverra également au long entretien en deux parties que nous a accordé le sociologue A Hajjat.