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"Le film se ressaisit de ce récit dans un contexte post #metoo, pour montrer la contribution d’Annie Ernaux aux mouvements féministes contemporains"

Entretien par Vital Philippot

Fanny Cardin est docteure en études cinématographiques et en littérature française contemporaine, elle a beaucoup travaillé sur les écrits d'Annie Ernaux. Nous lui avons demandé d'analyser l'adaptation de Judith Godrèche et de replacer le récit d'Annie Ernaux dans son contexte.

Pourriez-vous replacer Mémoire de fille dans l'ensemble de l'œuvre d'Annie Ernaux ? Quels rapports ce récit entretient-il avec ses autres livres ?

Il s’agit d’un des derniers livres d'Annie Ernaux, puisqu'il est sorti en 2016. Quand Mémoire de fille paraît, elle a écrit déjà seize livres depuis 1974, qui est l'année de la parution des Armoires vides, son premier roman. C'est un texte qui s’inscrit dans la continuité du reste de son œuvre, puisqu'il reprend un dispositif assez fréquent chez Annie Ernaux, qui consiste à revenir, depuis une écriture au présent, sur un souvenir traumatique. Il s’agit d’enquêter sur la mémoire – individuelle mais aussi collective – à partir d'un ensemble de matériaux, d'archives, de photos, de souvenirs, d'extraits de journaux, etc. On peut voir ce dispositif à l’œuvre dans d’autres textes comme L’Événement, dans lequel Annie Ernaux revient sur le souvenir de son avortement, ou dans La Honte, où elle part d’un souvenir violent de son enfance pour retracer l’origine douloureuse de sa conscience de classe. Dans chacun de ces textes, comme dans Mémoire de fille, il s’agit de trouver la forme littéraire qui sera à même de rendre compte de ces questionnements mémoriels.

L'événement vécu durant l'été 58 est présenté comme un traumatisme assez fondateur. Comment structure-t-il l'identité d'Annie Ernaux ?

Mémoire de fille est le premier texte où l’auteure aborde frontalement cet événement. Un de ses trois premiers romans, Ce qu'ils disent ou rien, paru en 1977, évoque déjà sa découverte de la sexualité lorsqu'elle est adolescente. Et la sexualité, au sens large, est présente dans nombre de ses textes, notamment un des plus connus, Passion simple, dans lequel elle raconte la relation qu’elle entretient pendant quelques années avec un amant russe. 
Mais le récit de la première expérience sexuelle, que l’on peut interpréter aujourd’hui comme un viol, n’apparait vraiment pour la première fois que dans Mémoire de fille. C'est, comme Annie Ernaux l’écrit dans le texte, le dernier moment où son corps appartient à la narratrice, puisque à partir de cet événement traumatique, elle va s'en sentir dépossédée. Ce qui est intéressant, c’est que le texte ne se contente pas de raconter l'événement, mais montre aussi ses répercussions dans la vie de la jeune femme, au cours des deux années qui suivent.

Le titre, “Mémoire de fille”, est déjà très signifiant…

Il a beaucoup intéressé les chercheurs et chercheuses. Le mot “mémoire” fait écho à un genre littéraire, celui des mémoires, mais le choix du singulier montre que le récit se focalise sur un épisode bien particulier, tout en poursuivant l’entreprise mémorielle chère à l’auteure. Et puis bien sûr, il y a le terme de “fille”. “Fille”, ce n'est pas “femme”, et ce n'est pas non plus “petite fille” ou “jeune fille”. C'est une manière de s'intéresser, à travers ce texte, à ces derniers instants d'enfance, avant les premières expériences sexuelles qui se font dans la violence, tout en renvoyant à ce caractère ingrat de l’adolescence, entre deux âges. Et puis cela résonne avec les expressions “fille de rien”, “fille de mauvaise vie”...  

On peut y lire aussi un écho aux Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir ?

Oui, il y a un bien sûr un dialogue évident avec le texte de Beauvoir, une auteure qu’Annie Ernaux commence à lire dans les années qui suivent l'événement traumatique – “Je ne suis plus la même”, écrira-t-elle plus tard à propos du choc que fut pour elle la lecture du Deuxième sexe en 1959. On ne peut pas séparer les deux : aux sources de son féminisme d’aujourd’hui, il y a cet événement mais aussi la découverte de plusieurs textes qui vont construire son regard sur l'expérience féminine. Et en même temps, la narratrice de Mémoire de fille, d’origine plus modeste et moins respectueuse des conventions, tranche avec la jeune fille bourgeoise de Beauvoir – et ce dès le titre. Sur la comparaison entre les deux auteures, je renvoie notamment aux études d’Aurélie Adler et de Nathalie Froloff.

Puisque l’on parle de modèles littéraires, qu’est-ce qui différencie les processus de remémoration chez Annie Ernaux et chez Marcel Proust ?

Annie Ernaux évoque énormément Proust : dans ses textes, dans ses entretiens, dans son journal d’écriture (L’Atelier noir). Elle s’y réfère beaucoup dans Les Années, pour réfléchir à l’écriture mémorielle et aux formes d’expérience de mémoire involontaire qui la traversent parfois, comme Proust dans les scènes de la madeleine ou qui précèdent le “bal des têtes” dans Le Temps retrouvé. Mais à la fin des Années, la narratrice dit renoncer à fonder son projet littéraire sur son palimpseste personnel de souvenirs, pour privilégier au contraire le récit d’un “temps commun”. Il s’agit de “retrouver la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle” 3. C’est aussi une manière de se distinguer du grand modèle proustien, comme l’a bien montré Maya Lavault.

À propos de son écriture, Annie Ernaux parle souvent “d'écriture plate”. Est-ce le cas dans Mémoire de fille ?

Il s’agit effectivement d’un terme utilisé par Annie Ernaux elle-même dans La Place, son quatrième livre, publié en 1983 (il obtient le prix Renaudot l’année suivante), et qui fait suite à trois romans de facture plus classique. C’est le moment où, pour écrire la vie de son père, elle décide d’abandonner le genre du roman (“Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art.”) et de recourir à cette “écriture plate [...] [qu’elle] utilisai[t] en écrivant autrefois à [s]es parents”. Cette notion recoupe alors plusieurs enjeux : il s’agit d’adopter une écriture factuelle, objective, mais aussi de se montrer fidèle à la langue des parents. À l’époque, c’est une manière pour elle de refuser les effets de style, et la poétisation du réel, comme en écho au "degré zéro" de Barthes. Mais Annie Ernaux a par la suite mis à distance cette notion d'écriture plate et Mémoire de fille est écrit plusieurs décennies après La Place. Des chercheuses et chercheurs ont aussi montré que cela occultait les nombreux effets de style de sa prose, ou encore sa dimension romanesque et ses références intertextuelles travaillées. De fait Mémoire de fille porte la trace des lectures d’Annie Ernaux (celles de l’époque et celles du présent de l’écriture), des films qu'elle voit, comme Wanda de Barbara Loden… Toutes ces œuvres irriguent d’une dimension romanesque ce récit qui pourrait être très factuel.  

Le récit d’Annie Ernaux, publié en 2016, relate des événements survenus en 1958. Le film de Judith Godrèche sort en 2026, dix ans après le livre. À chaque étape, le regard de l’époque a changé sur les rapports de domination entre les sexes, sur les violences sexuelles…

Je pense que c'est le point fort du film : il se ressaisit de ce récit en 2026, dans un contexte post #metoo, pour montrer la contribution importante d’Annie Ernaux aux mouvements féministes contemporains. C’est d’autant plus fort que le film est réalisé par une femme qui, par son histoire et son engagement, est devenue l’un des fers de lance du combat contre les violences sexistes et sexuelles. D’après moi, le texte d’Annie Ernaux, même s’il paraît avant la vague #metoo, fait pleinement partie de ce mouvement. Bien qu’elle ait parfois pu mettre à distance le terme à certaines périodes, cette dimension féministe irrigue toute l’œuvre d’Annie Ernaux, depuis ses liens avec des groupes militants pro-avortement à Annecy, dans les années 1970, jusqu’à ses prises de parole nombreuses et engagées sur le sujet aujourd’hui. 

D’après vous, qu’est-ce que le film apporte au récit, et qu’est-ce qui l’en distingue ?

J’ai beaucoup aimé la manière dont Judith Godrèche mettait en scène le continuum entre une relation de domination
normalisée (au sens où elle est acceptée par l’entourage social) et des actes de violence sexuelle. Je pense à la scène de la première “surpate” (comme le dit Annie) et à ce moment où H la choisit pour danser puis l’embrasse contre un mur. Cette séquence montre comment ce geste-là, qui est un premier geste d’appropriation de la part du personnage masculin, s’intègre très naturellement dans la vie sociale de ces jeunes, tout en constituant la première étape des violences à venir. Annie se sent tellement valorisée d’être enfin intégrée au groupe, et distinguée par le moniteur-chef, qu’elle n’arrive pas à prendre conscience de l’abus – alors même que ses expressions, son corps, le rendent manifeste à l’image. De la même manière, la mise en scène des scènes de viol rend bien compte de ce phénomène de dissociation traumatique qu’il peut y avoir chez les victimes. 
Quant à la structure du film, par rapport au livre, Judith Godrèche a fait des choix différents. Dans le texte d’Annie  Ernaux, le récit rétrospectif est ponctué de passages au présent, depuis le moment de l’écriture. La narratrice emploie alors le pronom « je », tandis qu’elle désigne la « fille de 58 » avec distance, grâce au « elle ». Cela marque l’écart entre les temporalités et les états, mais aussi la difficulté de l'entreprise mémorielle. L’auteure a beau essayer de rassembler des sources, des souvenirs, des journaux, des photos, elle n'arrive pas à se remettre dans la peau de cette « fille de 58 ». Le film choisit, lui, une structure plus linéaire, bien que deux passages – au début et à la fin – introduisent le récit central comme un flashback. Les souvenirs de 58, chez Judith Godrèche, deviennent un long récit enchâssé, sans rupture : cela permet une adhésion plus directe à l’intrigue. C’est pourquoi je recommande de lire aussi le livre, avant ou après avoir vu le film. Ce sont deux expériences différentes, mais complémentaires !

Comment les scènes d’abus sexuels peuvent-elles, selon vous, être abordées par les enseignantes et enseignants ?

Sur le plan pédagogique, il me semble que la comparaison de ces scènes de violence est extrêmement intéressante, à la fois pour analyser les choix littéraires et cinématographiques d’Annie Ernaux et de Judith Godrèche, mais aussi pour apprendre à définir les notions de “viol” et d’“agression sexuelle” avec des élèves.  L’une des forces du texte est que la narratrice ne réussit jamais à utiliser le mot “viol” (et c’est là le signe-même de la violence intériorisée de l’événement). Ernaux elle-même ne parvient à adopter ce mot que plusieurs années après la sortie du livre, grâce à ses lectrices 8. Il me semble que le film permet de travailler sur cette difficulté à nommer, car le terme lui-même n’est pas employé dans le dialogue. Est-ce que des images suffisent pour identifier une violence ? À quoi sert-il d’écrire, de nommer ? C’est une question qu’on peut vraiment travailler avec les élèves grâce au film.

Fanny Cardin est docteure en études cinématographiques et en littérature française contemporaine, et agrégée de lettres modernes. Elle a enseigné plusieurs années la littérature et le cinéma à l’université Picardie Jules Verne et à l’Université Paris Cité. Sa thèse, soutenue en 2024, portait sur les "Enjeux poétiques et politiques de figuration chez Annie Ernaux et Chantal Akerman". Elle travaille actuellement sur les esthétiques contemporaines du quotidien et de l'ordinaire, sur les épistémologies féministes en littérature et au cinéma, ainsi que sur les stratégies auctoriales des femmes écrivaines et cinéastes. 

 

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