Green Book © Metropolitan FilmExport

"Le spectacle du Noir est la définition même du racisme"

Sylvie Laurent est historienne et américaniste, professeure à SciencesPo, spécialisée dans les questions sociales et raciales aux États-Unis. Elle revient pour Zéro de Conduite sur le contexte historique dans lequel se déroule l’histoire racontée par le film Green Book : sur les routes du Sud.

Green Book : sur les routes du Sud se déroule à la fin de l’année 62. Où en est le mouvement des droits civiques à ce moment-là ? Quelle était la situation des Noirs américains dans ce qu’on appelle le Deep South des États-Unis ?

On ne peut pas comprendre le film si on ne comprend pas ce qu’était l’Amérique de l’époque. On vivait alors sous les lois Jim Crow, héritées du XIXe siècle. La ségrégation raciale était légale, tolérée et normalisée dans le Sud des États Unis, et plus particulièrement dans ce qu’on appelle le Deep South, ou Sud Profond. C’est un espace géographique qui correspond à la ceinture cotonnière, un vaste croissant qui va de la Géorgie et de l’Alabama jusqu’au Missouri et la Caroline du Sud. Les lois Jim Crow avaient instauré un véritable apartheid, qui séparait les Noirs des Blancs. Dans ce contexte la vie des Noirs américains était une vie de menace, de violence et de terreur. Ils étaient obligés de vivre littéralement à l’écart. Tout ce qui était perçu par les Blancs comme une transgression de cette frontière, physique et sociale, pouvait susciter une menace physique. Se retrouver au mauvais endroit, prendre le mauvais bus pouvait provoquer la mort. Dans ce contexte, le vieux Sud fait face de façon anachronique à la modernité des nouvelles demandes des Noirs-américains, en matière de droits civiques. Dès 1955, un mouvement de revendication naît, tant au Nord qu’au Sud.

Le fait que le film soit un road movie rend la dimension géographique très importante. La ligne de fracture entre “Nord” et “Sud” était-elle absolument nette ? Correspond-elle à celle héritée de la Guerre de Sécession ?

Ce qui est certain c’est que le racisme existait aussi au Nord. La discrimination y était présente, mais dans la vie de tous les jours, pour trouver un travail, un logement, etc. La situation au Sud se différenciait par la spatialisation de cette hiérarchie raciale. La séparation physique fonctionnait comme une chape de plomb qui englobait toute la région. Il y a une forme de schizophrénie montrée par le film dans la matière dont Don Shirley est accueilli par les notables du Sud : il est à la fois l’invité d’honneur (on organise une réception en son honneur, il a la place d’honneur sur le parking) et le paria (il n’a pas le droit d’utiliser les mêmes toilettes que les Blancs).

Comment les gens du Sud vivaient, justifiaient cette contradiction ?

Cet aspect du film est très intéressant. Il rappelle la vie d’une artiste comme Joséphine Baker. Grande star en Europe, elle tournait dans les plus grandes salles de France et d’Angleterre, mais était considérée comme une « simple Noire » lorsqu’elle retournait dans son Missouri natal. Aux yeux de l’Amérique blanche raciste, peu importait le statut et la classe sociale, vous demeuriez lié à votre race, votre couleur de peau. Même les Noirs américains avec le plus de prestige et de respect étaient réduits à leur couleur de peau. Malcolm X résumait ça par une blague amère : « Vous savez comment on appelle un Noir avec un doctorat ? Un nègre. » Quant à ce qui nous apparaît comme de la schizophrénie, cela n’était pas ressenti comme cela à l’époque. La ségrégation et le racisme étaient la norme, la « tradition » comme le dit un personnage dans le film. Quand tout le monde respecte une norme, nul ne ressent le besoin de la justifier.
Il y a cependant deux points intéressants à soulever sur cette question : on accepte les Noirs dès lors qu’ils restent à leur place. On observe peu ou prou la même chose aujourd’hui avec le rap : la population blanche accepte et consomme la culture noire, dès lors que celle-ci correspond à l’image qu’elle s’en fait. Même au Sud des États-Unis, les Blancs sont friands de voir des Noirs se produire sur scène, tant qu’ils restent « à leur place » et valident les clichés. Tous les grands artistes noirs de la deuxième moitié du siècle, de Ray Charles, à Aretha Franklin qu’on entend dans le film, se sont produits dans le Sud. Le spectacle du Noir est la définition même du racisme : le nom de Jim Crow vient d’ailleurs d’un personnage joué par Thomas Rice (un acteur blanc) dans un spectacle de « blackface » (spectacles qui mettaient en scène des personnages noirs joués par des acteurs blancs grimés, NdR). Le problème apparaît dès lors qu’une personne tente de transgresser les interdits sociaux, de secouer le joug de cette assignation. On attend des Noirs qu’ils se produisent pour divertir les Blancs, et qu’une fois la représentation finie, leurs corps reviennent sagement à la place qui leur est attribuée.

Pouvez-vous revenir un peu sur l’histoire du « Green Book » originel ?

Comment est-il né, qui était Victor Hugo Green, comment était-il distribué ? Le Sud des États-Unis fonctionnait comme un État dans l’État, avec ses règles et ses dangers. La question du voyage s’est beaucoup posée, en raison des migrations du Sud vers le Nord. Nombreux sont les Noirs-Américains qui avaient migré vers le Nord, mais en gardant un ancrage familial dans le Sud. Dès la deuxième moitié des années trente, un postier noir de Harlem, Victor Hugo Green, et sa femme, décident de lister par écrit les endroits accessibles aux Noirs dans la région : un restaurant pour prendre un repas, un hôtel où dormir, une station service pour faire le plein… De 1937 aux années 60, le « Negro Motorist Book » devient de plus en plus épais, jusqu’à faire près de 100 pages. La population noire, et en particulier les classes moyenne et supérieure, est très satisfaite des services offerts par le guide. Ce sont eux qui ont les moyens de se déplacer, d’acheter des automobiles. Pour les Noirs de la classe supérieure, prendre la voiture et se déplacer en liberté est essentiel pour être un citoyen à part entière. Ce guide leur offre la sécurité et une certaine tranquillité. C’est un véritable guide du routard et de survie. Il devient aussi une manière de promouvoir l’autodétermination : les Noirs comptent sur d’autres Noirs pour s’entraider.

Avez-vous d’autres exemples d’objets culturels destinés à une population afro-américaine et distribuée en dehors des circuits traditionnels (musique, livres, film etc.) ?

On peut ranger dans cette définition quasiment toute la culture de l’époque ! La musique noire devient mainstream à cette période. On diffuse les grandes chanteuses à la radio, à la télé. Mais il est vrai que toute une partie de la culture noire reste très confidentielle. Le gospel, les ouvrages de Martin Luther King ou Malcolm X, les stations de radio militantes sont autant d’exemples d’objets culturels destinés à donner à la communauté noire un sens de sa valeur. Mais le Negro Motorist Book est tout particulier par sa très large diffusion et l’influence qu’il a eue sur la vie de ses lecteurs et lectrices.

Le film s’ouvre sur la vie de Tony Lip, un italo-américain du Bronx, videur dans un fameux club que fréquentaient gangsters et célébrités. La question de la discrimination envers les italo-américains est évoquée, ainsi que celle de leur racisme. Que pouvez-vous nous dire sur l’histoire des relations entre ces deux minorités ?

Au début du XXe siècle, lorsque les italo-américains sont arrivés aux États-Unis, ils ont été traités comme tous les nouveaux immigrants (irlandais, juifs ashkénazes, polonais etc.). Il y a bien entendu eu de la discrimination et du racisme. Mais simplement, comme toutes les minorités européennes, ils ont fini par se fondre dans le creuset de la blancheur américaine. Plus encore que les autres, les Italo-Américains ont fini par faire de leur identité une sorte de super américanisme. Il n’est pas faux de dire qu’une des clés pour s’intégrer à la majorité blanche, particulièrement dans le Nord, était de rejeter les Noirs. Mais les italo-américains sont aussi ceux qui ont développé la plus grande fascination envers les Noirs : il n’y a qu’à voir l’image du gangster, qui va des films de Scorsese aux albums de hip hop. Il faut aussi préciser que la question touche principalement le Nord, la population italo-américaine étant peu nombreuse dans le Sud des États-Unis. Le film de Peter Farrelly ouvre un sujet intéressant : en montrant l’échange entre un italo-américain de la classe populaire et un noir américain de l’élite, il complexifie la question raciale.

Don Shirley était un pianiste classique extrêmement reconnu, et acclamé partout dans le monde. Il passe son temps à chercher à échapper à sa condition de Noir américain. On a souvent accusé certains grands artistes (Sammy Davis Jr, O.J. Simpson, Michael Jackson plus tard etc.) de tourner le dos à leur culture afro-américaine pour réussir. Etait-ce courant ?

Je ne crois pas que cela soit spécialement spécifique à cet époque. Il y a des textes d’Aimé Césaire qui évoquent cette question et expliquent que certains Noirs, à force de jouer avec « le chapeau du Blanc », ont fini par le revêtir et se penser blancs eux-mêmes. À partir du moment où vous évoluez dans une société raciste, qui vous assigne une place inférieure, une partie de vous cherche à se débarrasser du stéréotype. Faire « comme les Blancs », comme le fait Don Shirley d’une certaine manière, est une quête de reconnaissance.

Le film aborde également l’homosexualité de Don Shirley. Quelle était la situation des gays au début des années soixante, et plus particulièrement des gays de couleur ?

Il y a un auteur incontournable sur ces questions, c’est évidemment James Baldwin. L’un des plus grands écrivains et chroniqueurs de l’époque était noir et homosexuel. Bien entendu, assumer cette double identité était immensément difficile, et même lui, qui ne s’en cachait pas, ne s’en vantait pas non plus. Dans la communauté noire, très marquée par la religion baptiste, voire au bord du fanatisme chrétien dans certaines parties du Sud, l’homosexualité est tout simplement impensable. On peut évoquer le cas de Bayard Rustin, un proche de Martin Luther King, qui a notamment organisé la marche de 1963. Homosexuel assumé, il a été mis dans l’ombre à la demande notamment d’Adam Clayton Powell, un autre proche de King. Ce dernier a fini par se séparer de l’un de ses conseillers et amis les plus proches, pour éviter d’agiter cette question. La norme en place, tant dans la société blanche que noire, rendait extrêmement difficile de vivre son homosexualité.

Tout au long de leur voyage, Tony et Don sont régulièrement arrêtés par la police. Avec les évènements récents, la tension est encore plus palpable pour le spectateur. Comment la situation a-t-elle évolué sur le rapport de la police américaine aux Afro-Américains depuis cette époque ?

Il faut d’abord rappeler que oui, la situation a évolué depuis 1961. Des lois ont été votées, les mentalités ont changé, et il n’est plus légal de penser que les Noirs sont une race inférieure. Aujourd’hui, des associations, des juges, des avocats permettent d’assurer un état de droit et d’éviter l’existence d’un véritable apartheid. Le vrai problème aujourd’hui est que les violences policières persistent et continuent de cibler les Noirs américains. Chaque semaine éclate une nouvelle histoire de jeunes Noirs abattus par la police. Ce qu’il subsiste de l’époque décrite par le film, c’est l’impunité. Les policiers sont rarement mis en cause, et n’ont parfois même pas besoin de démissionner.

Le film s’inscrit dans le sillage d’une vague de films qui ont exploré l’histoire de la discrimination (Le Majordome, 12 years a slave, Selma, Les Figures de l’ombre). Depuis l’élection de Trump, le cinéma américain est-il toujours aussi engagé ?

Je ne suis pas spécialiste et je ne pourrais pas répondre précisément à la question, mais depuis Trump, il y a des films qui ont clairement marqué les esprits. Get Out d’abord, qui revisite d’ailleurs la mémoire du Sud raciste comme Green Book : sur les routes du Sud. Tout le monde a beaucoup parlé de ce film, de cette nouvelle forme de ségrégation subtile subie par les Noirs-américains. Le deuxième c’est Moonlight, qui parle en plus d’homosexualité. La performance de Mahershala Ali dans ce film lui a d’ailleurs sans doute valu d’être casté dans le film de Peter Farrelly. Enfin, le dernier, qui n’est pas un film politique, c’est Black Panther. À la manière du Green Book originel, ce blockbuster a été un véritable outil d’identification et un facteur d’auto-détermination pour les Noirs américains, autour de la question de la représentation.

Par Ilyass Malki

Green Book : sur les routes du Sud

de Peter Farrelly 130 minutes 2019
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