Image du film L'Armée du crime

Jeunes, étrangers, résistants : l'armée du crime

Critique

L'Armée du crime

L’ambition du nouveau film de Robert Guédiguian est de concilier le souffle romanesque et l’honnêteté intellectuelle, l’émotion inhérente à l’hommage (le groupe Manouchian comme symbole de ces étrangers qui se sont battus pour la France) et la rigueur de la reconstitution.

L’Armée du crime s’ouvre sur une scène poignante, la traversée de Paris en fourgon des prisonniers du groupe Manouchian, qui vont être bientôt fusillés au Mont Valérien. Tandis que la caméra s’attarde sur les visages juvéniles, la voix-off égrène leurs noms, chacun suivis de la mention "Mort pour la France". Le contraste entre la jeunesse des personnages et leur mort prochaine, entre le tragique de la situation et le quotidien qui continue à quelques mètres de là, provoquent une émotion irrépressible…
Le film se conclura sur un carton qui signale, fait rare, les rares arrangements pris par le scénario avec les faits (par exemple la coïncidence entre les arrestations de Krasucki et de Manouchian, alors qu’elles ont eu lieu à huit mois d’intervalle), justifiant ces quelques libertés par les nécessités de la fiction.
Toute l’ambition du nouveau film de Robert Guédiguian est là : concilier le souffle romanesque et l’honnêteté intellectuelle, l’émotion inhérente à l’hommage (le groupe Manouchian comme symbole de ces étrangers qui se sont battus pour la France) et la rigueur de la reconstitution. Le pari est amplement réussi : même s’il s’enlise parfois dans l’académisme de la reconstitution, le film parvient à donner chair à ses personnages, et tension à un récit recentré autour de trois figures principales (Manouchian, Marcel Rayman, Thomas Elek).
L’Armée du crime présente un tableau à la fois juste et vivant de l’acte résistant, de ses ressorts et ses risques. Il s’attarde en particulier sur le faisceau de raisons et de convictions qui poussèrent ces jeunes gens à s’engager au péril de leur vie : l’attachement fort aux valeurs républicaines (pour ces étrangers qui constituèrent le groupe Manouchian, la France était bien la patrie des Droits de l’homme, et souvent un refuge dans une période marquée par la montée des périls), l’engagement communiste, (si le PC mène une lutte antinazie très modérée jusqu’en 1941, il en devient l’un des promoteurs ensuite) la résistance aux persécutions antisémites (beaucoup d’entre eux étaient juifs, à l’image de Marcel Rayman)… Il montre le passage d’actes de résistance d’abord spontanés et isolés (diffusion de tracts, fabrication de bombes artisanales) à la mise en place de réseaux clandestins (Manouchian dirige, à partir de 1943, une cinquantaine de FTP-MOI), le difficile passage à l’action violente (parmi lesquelles l’assassinat de Julius Ritter, un des responsables du STO en France). pour ces hommes dont certains sont guidés par le rejet de la violence, les contradictions et débats internes aussi (ils doivent aussi se plier aux exigences du Komintern, qui leur transmet armes et instructions générales, mais qui sert les intérêts de l’URSS).
Mais le film de Robert Guédiguian présente aussi un tableau particulièrement frappant de l’occupation allemande en France, en particulier à Paris. On est saisi, dès les débuts de L’Armée du crime, par la prise de possession de Paris par les Allemands : l’occupant n’y est pas seulement une force militaire, mais apparaît sans cesse dans le quotidien de la capitale (ici un orchestre militaire qui joue dans un square, là des jeunes soldats à la terrasse d’un café, ou jouant au football dans un parc), jusqu’à cette banderole apposée sur la Tour Eiffel, qui rappelle à perte de vue la main-mise de l’occupant. Le film de Robert Guédiguian montre également, jusqu’à l’écoeurement, la compromission zélée de la France de Vichy dans la collaboration, symbolisée le personnage de l’inspecteur Pujol (Jean-Pierre Darroussin). Affiches de propagande pro-allemandes (pour la Relève ou le STO…), mesures antisémites (désignation des magasins juifs, port obligatoire de l’étoile…), institutions dédiées à la collaboration (le Commissariat aux questions juives, la préfecture de police et les Brigades spéciales… mais aussi Radio Paris, dont les archives sonores font revivre la voix antisémite de Philippe Henriot) y manifestent l’ampleur de la soumission à l’occupant, sans parler de l’existence, sur le territoire français, de camps d’internement (dans lesquels le régime de Vichy regroupe des étrangers et des individus « dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique ») ou d’initiatives comme la rafle du Vel'd'Hiv' (dont les archives ne conservent aujourd'hui qu’une seule photographie donnant à voir le rôle de la police française)…
Pour toutes ces raisons, L’Armée du crime se révèle hautement recommandable aux élèves de lycée, notamment dans le cadre du programme d'Histoire de Première

Guillemette Lohéac

Professeure des écoles

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