Image du film La Religieuse

La Religieuse : entre les murs

Critique

La Religieuse

1713-2013. 300 ans après la naissance de Denis Diderot, dont l'œuvre et la pensée vont être célébrés tout au long de l'année, il faut sans doute dissiper quelques malentendus et idées reçues autour de son dernier roman (inachevé) pour appréhender le nouveau film de Guillaume Nicloux, La Religieuse.  Il faut notamment s'efforcer d'oublier l'adaptation de Jacques Rivette (1966) et le scandale que provoqua à l'époque l'affaire de sa censure par le gouvernement Pompidou : ce ne sont évidemment plus la charge anti-cléricale ou la dimension sulfureuse du roman qui intéressent aujourd'hui Guillaume Nicloux (comme il avaient pu attirer le jeune Rivette en 1966). A travers le destin mouvementé de la jeune Suzanne (qu'il a faite moins naïve et plus active que l'héroïne de Diderot), contrainte par sa famille à prendre l'habit contre son gré, c'est à la fois un tableau d'une société profondément patriarcale, et une ode à la liberté que livre Guillaume Nicloux.

Plutôt connu pour ses polars à l'univers noir et stylisé (Le Poulpe, Une affaire privée, Cette femme-là), Guillaume Nicloux surprend ici par le classicisme et le dépouillement de sa mise en scène. Mais ce classicisme n'est pas un académisme, tant Nicloux joue avec bonheur à la fois de la langue de Diderot, des références picturales et de la structure du roman (le récit enchâssé). Et le dépouillement n'est pas ici synonyme d'austérité, mais plutôt d'une grande sûreté dans le choix de ses effets. Ainsi l'absence de musique (sinon celle interprétée in par les personnages, notamment Suzanne) met en valeur le travail sur le son, violence des coups claqués dans le réfectoire ou consolation des chants d'oiseaux qui offrent une échappatoire (au moins mentale) à Suzanne. Ainsi le traitement différencié des couleurs (par le procédé de la trichromie) donne une certaine puissance graphique à l'ensemble du film, qui éclate dans les scènes-clés comme la prise de vœux de Suzanne (voir photo).

La grande réussite du film réside toutefois dans l'interprétation, qui réactualise avec brio l'œuvre de Diderot : la formidable Pauline Étienne, tout d'abord, qui fait de Suzanne un double inversé de la Thérèse d'Alain Cavalier (difficile de ne pas pointer sa ressemblance avec Catherine Mouchet), à la fois fragile et inébranlable ; face à elle, Louise Bourgoin et Isabelle Huppert prennent leurs personnages au sérieux et, loin des archétypes du roman libertin anti-clérical (les deux mères supérieures, la sadique et la perverse), les tirent vers plus de complexité et d'épaisseur humaine…

La Religieuse constitue une œuvre hautement recommandable pour un public de lycéens, et permettra avec bonheur d'aborder le roman de Diderot, en œuvre intégrale ou dans le cadre d'un groupement de textes. On renverra à notre dossier d'accompagnement, un débat entre le réalisateur et des enseignants de Lettres, et un entretien avec l'historienne Elisabeth Lusset.

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