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Pas son genre : les goûts de l'autre

Critique

Pas son genre

Dans cette jolie comédie douce-amère, portée par le talent de ses interprètes, Lucas Belvaux reprend, quelques années après Le Goût des autres d'Agnès Jaoui, le thème des différences de classe et de leur expression culturelle.

« Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! ». (Un amour de Swann)

Le romancier Philippe Vilain n'a peut-être pas emprunté à Proust le titre de son roman (Pas son genre, 2011), aujourd'hui porté au cinéma par le réalisateur belge Lucas Belvaux. Mais le thème de ces "amours improbables" qui s'efforcent de transcender les barrières sociales et culturelles, est un classique de la littérature et du cinéma : il y a à peine un an Abdellatif Kechiche triomphait avec une histoire très similaire (La Vie d'Adèle), montrant derrière l'exultation des corps qui unissait Adèle et Emma le poison insidieux des différences de classe. On se rappelle la juxtaposition de ces scènes de repas, les huîtres des parents de l'une répondant aux pâtes à la bolognaise de l'autre…

Dans cette jolie comédie douce-amère, portée par le talent de ses interprètes (Émilie Dequenne et Loïc Corbery), Lucas Belvaux reprend le thème sur un mode moins flamboyant mais pas moins subtil. Clément Leguern, professeur de philosophie, parisien et heureux de l’être, est nommé pour une année scolaire dans un lycée à Arras. Sans enthousiasme et se sentant incapable de vivre hors de Paris, il s’installe à l’hôtel. Son emploi du temps lui permet de retrouver la capitale dès le mercredi, où il mène une vie relativement mondaine, porté par le succès d'un de ses ouvrages. Par ennui, peut être, il séduit sa coiffeuse, Jennifer. C’est donc la rencontre de deux personnages que tout oppose et la construction rythmée du film fait naître une forme de suspens : ces deux là pourront ils s’aimer malgré tout ? Clément est issu d’une famille bourgeoise, Jennifer élève seule son enfant et participe le week end au karaoké local. Il lit Dostoievski, elle lit des magazines people. Il ne possède pas de téléviseur, elle ne veut pas le croire.  Sans mépris de classe, Clément, lui même déclassé vis à vis de ses parents, tente de croire à cette histoire d’amour. De son côté, Jennifer, souhaite une relation stable et durable. Chacun va alors s’essayer à l’univers culturel de l’autre : Clément accepte de participer à une sortie karaoké qui sera l’occasion d’officialiser leur relation auprès des amies de Jennifer. Jennifer s’initie à la lecture d’auteurs classiques. Mais l’impossibilité de Clément à présenter Jennifer à sa collègue, rencontrée lors du carnaval, signe, de manière glaçante, la fin de l’insouciance.

L’ensemble du film permet de mettre en image, tout en finesse, les concepts sociologiques appréhendés en classe de 1ère ES : habitus de classe, hexis corporelle, violence symbolique… Chaque scène fourmille de petits détails qui permettent la compréhension du fossé culturel qui sépare les deux personnages. Leurs goûts, socialement construits, sont trop éloignés ce qui ne permet pas à Clément de dépasser son incapacité à s’engager, plus à son aise lorsqu’il s’agit de théoriser le sentiment amoureux. Si bien que, malgré leur bonne volonté et leur bienveillance respectives liées au sentiment amoureux, les personnages n’échappent pas au déterminisme social qui participe à la construction du couple. Ce n’est pas très romantique mais c’est très sociologique !

Florence Salé

Professeure de Lettres modernes au lycée Eugène Delacroix de Drancy, en Seine-Saint-Denis. J’ai découvert le cinéma à la télévision, par le biais d’émissions cultes comme La Dernière Séance et Le Cinéma de Minuit. Aujourd’hui mes goûts sont éclectiques : j’aime Lynch, Kurosawa, Hitchcock, Demy. Ce qui me plaît le plus, c'est la narration et ses heurts, ainsi que la mise en images des traits profonds de l'humanité, saisis sur le fil de leur ambiguïté.

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