Image du film Voir du Pays

Voir du pays : le repos des guerrières

Critique

Voir du Pays

"Voir du pays"... La locution évoque immédiatement l'aventure et le dépaysement, le légionnaire sentant bon le sable chaud, en un mot une vision romantique de l'armée qui paraît totalement démodée en ce début de XXIème siècle : aujourd'hui les femmes sont présentes dans les unités combattantes, la formation se fait avec des casques de réalité virtuelle et les soldats ont tous des comptes Facebook ; surtout, la guerre est devenue une réalité de plus en plus lointaine (la France n'a pas connu de conflit sur son sol depuis soixante-dix ans) et par conséquent insupportable pour la société.

Le deuxième film de Muriel et Delphine Coulin (les réalisatrices de 17 filles) montre comment l'Armée s'efforce de gérer le hiatus entre la violence intacte des conflits et les normes d'une société démilitarisée. Comment traiter la phase délicate du retour au pays, désamorcer les bombes humaines avant de les rendre au corps social ? Le film raconte un de ces sas de décompression organisé au profit des soldats dans un hôtel chypriote, mêlant plages de détente et moments de débrief collectif destinés à exprimer les événements traumatisants, pour mieux s'en débarrasser.

Le projet de Voir du pays est passionnant : le film, comme le roman de Delphine Coulin dont il est adapté, pose nombre de questions très actuelles sur notre rapport à la guerre et à la violence. La coexistence improbable de ces soldats de retour de l'horreur et des touristes cherchant à se vider la tête fonctionne comme une métaphore de notre aveuglement volontaire... Alors qu'à quelques centaines de kilomètres de là la guerre fait rage, alors que le pays est encore coupé en deux par une frontière hérissée de barbelés, alors que les migrants y débarquent par dizaines chaque jour, ses usines à vacances promettent les eaux claires de l'oubli luxueux aux voyageurs européens. Mais ces enjeux restent très théoriques, moins vécus qu'exposés par des dialogues trop informatifs et et des métaphores visuelles littérales... De plus, cette réflexion sur la virtualité pose un sérieux problème d'incarnation : il ne suffit pas de faire enfiler un treillis et parler bidasse à deux jeunes actrices connues pour que le spectateur croie à leurs personnages de femmes-soldats. Faute sans doute de les avoir vues en action (mais le budget n'était pas le même), on n'arrive jamais vraiment à oublier Ariane Labed (vue l'année précédente dans The Lobster) et Soko (l'héroïne d'Augustine) derrière leurs personnages, maladroitement charactérisés par le scénario (copines d'enfance, elles se sont engagées ensemble). En dépit de ses belles intentions, Voir du pays laisse donc le spectateur sur sa faim. Le film pourra néanmoins intéresser les enseignants dans le cadre du programme de lycée d'EMC sur la défense nationale. 

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